Jack l'Eventreur, affaire classée

Publié le par Antohn

 

 

121. Ce n'est pas le nombre de visiteurs annuels que j'espère sur ce blog, c'est le nombre d'années écoulées depuis que Jack l'Eventreur a ensanglanté les rues de Londres. 142. C'est le nombre de suspects évoqués par les auteurs qui, depuis plus d'un siècle, se penchèrent sur ce cas.Une vieille statistique disait même qu'il existait plus d'ouvrages sur Jack l'Eventreur que de livres sur la totalité des présidents américains (puis sont arrivés Bush et Obama, qui ont fait couler suffisamment d'encre pour que la tendance s'inverse). La plupart de ces ouvrages ne font qu'exposer les faits de façon tout ce qu'il y a de plus neutre, d'autres, en revanche, n'hésitent pas à prendre parti et à désigner clairement un suspect.

L'hypothèse la plus connue est celle du complot royal (ce n'est pas la plus crédible: c'est juste la plus connue), si vous avez lu (ou vu) "From Hell", vous la connaissez. Il arrive parfois que le suspect dénoncé dans un ouvrage soit tout à fait farfelu: certains ont évoqué le Prince de Galles, Sir Arthur Conan Doyle, un tueur en série qui était en prison au moment des faits, le chef de Scotland Yard, voire même... Lewis Carroll (l'auteur d'"Alice au pays des merveilles") en se fondant sur certaines passages de ses romans qui, en modifiant quelques lettres, formeraient des phrases sybillinnes qui seraient des aveux déguisés.

A ce jour, je ne crois pas qu'il existe le moindre livre expliquant que cette affaire ne serait qu'un complot du Vatican visant à cacher le fait que Jésus ait trouvé le Graal après que Marie-Madeleine se soit faite crucifiée à sa place mais cela ne saurait tarder.

 

Des ouvrages aux titres aussi ronflants que "Jack l'Eventreur démasqué", "La vérité sur Jack l'Eventreur" ou "Jack l'Eventreur, la solution definitive" hantent depuis des années les rayons de biens des bibliothèques. Aussi, lorsque votre serviteur apprit que la romancière Patricia Cornwell avait sorti un livre où elle prétendait résoudre l'affaire, je ne fut que doute. Je connaissait Patricia Cornwell, médecin-légiste de renom mis aussi auteur de romans policiers à succès, dont les enquêtes du docteur Scarpetta, ouvrages à moitié autobiographiques que je vous avoue apprécier tout particulièrement.

A l'origine, ses connaissances étaient assez limitées sur cette affaire, à peine savait-elle que Jack l'Eventreur était un tueur en série qui avait assassiné et mutilé de façon ignoble entre quatre et dix prostituées dans les bas-fonds de Londres en 1888. Elle savait aussi que police et presses avaient reçu un grand nombre de lettres, sensées être écrites de la main du tueur, lettres où il disait hair les prostituées et ne s'arrêter de tuer que lorsqu'il sera arrêté. Elle savait surtout que ses crimes avaient cessé ausi mystérieusement qu'ils avaient commencé et que jamais il ne fut ne serait-ce qu'identifié.

C'est, dit-elle, au cours d'une visite à Scotland Yard qu'elle s'interresse réellement à l'affaire en s'apercevant que personne n'avait jamais pensé à reprendre l'enquête du début en appliquant les méthodes de la médecine légale moderne. Cette initiative est tout à fait louable et je suis le premier à reconnaitre que, de ce point de vue là, ce livre est irréprochable. Le seul hic, c'est que très vite, elle fut aiguillée sur un suspect: le peintre Walter Sickert, personnage pour le moins singulier dont elle n'aura de cesse de prouver la culpabilité en se servant d'arguments plus ou moins discutables.

 

Pour ceux qui se demandent à quoi ressemblait Jack l'Eventreur, voici peut-être sa photo. Peut-être...

 

Qui est Walter Sickert? Selon Patricia Cornwell, ainsi que la plupart de ceux qui l'ont connu et de ses biographes, il s'agissait d'un peintre relativement excentrique dont l'oeuvre est empreinte d'un esprit pour le moins morbide. Il aurait peint de nombreuses scènes de meurtres, se serait inspiré de photos ou de croquis pris dans des morgues pour peindre ses scènes de nus, scènes sur lesquels les modèles ressemblent plus à des cadavres qu'à des modèles vivants. Il possédait aussi des pieds à terre un peu partout à Londres, il lisait énormément et se passionnait pour les faits divers sanglants (un peu comme tout le monde à cette époque), il passait maître dans l'art des déguisements et fréquentait énormément les cabarets de Whitechapel où il recrutait ses modèles. En 1909, il peignit un tableau intitulé "La chambre de Jack l'Eventreur", tableau assez sombre qui représente ni plus ni moins que la chambre qu'il occupait alors.

Beaucoup y ont vu un aveux, en réalité, Sickert s'était interessé à cette affaire comme beaucoup d'anglais et avait loué cette chambre à une logeuse qui soutenait mordicus à qui voulait l'entendre qu'elle avait été occupée par un "medecin américain" qui était parti précipitamment un matin, après l'un des meurtres de l'Eventreur, laissant dans sa chambre des habits tâchés de sang. Ceci, Patricia Cornwell se garde bien de le signaler, pour elle, il s'agit d'une provocation de Walter Sickert qui s'amuse à narguer la police.


Le tableau en question. Notons que des reproductions des tableaux de Sickert n'auraient pas été du luxe dans le livre, surtout que Patricia Cornwell est propriétaire de bien des oeuvres du peintre.

 

Lorsque Patricia Cornwell ne sort pas de son rôle de medecin légiste, elle est on ne peut plus interressante, lorsqu'elle se mue en Sherlock Holmes les choses se gâtent tant elle prends l'habitude de confondre "indice" et "preuve". Elle part, par exemple, du principe voulant que la plupart des lettres adressées à la presse et à la police signées "Jack l'Eventreur" ont été écrites de la main du tueur. Or, elle ouble un peu vite que ces lettres sont quasiment toutes considerées comme des canulars, trois lettres sont relativement troublantes et ont peut-être été écrites par Jack l'Eventreur, les autres n'apportent aucune information qui n'aurait pu êtres connues que du tueur. Je ne dis pas que l'Eventreur n' a pas écrit davantage de lettres, je dis simplement que rien, absolument rien, ne prouve que le ou les auteurs de la plupart des lettres sont le ou les mêmes qui ont commis les meurtres de Whitechapel. Autre erreur de la part de Patricia Cornwell, le fait qu'elle ne se base que sur les quelques centaines de lettres conservées à Scotland Yard et ayant survécu au Blitz. Je veux bien admettre que Walter Sickert était un graphomane hystérique qui écrivait éormément d'articles qu'il envoyait à divers journaux, je veux bien admettre qu'il ait écrit des lettres en se faisant passer pour Jack l'Eventreur, il y a une chose que je refuse d'admettre, c'est que l'on oublie que ce n'est pas des centaines de lettres qui sont arrivées pendant des années à Scotland Yard, mais des milliers: selon le Times, en novembre 1888, la police avait reçu en quelques semaines, entre 1500 et 2000 lettres, je me refuse à croire qu'elles sont toutes de la même main.

 

Ajoutons à cela que les écritures, le vocabulaire, le papier, l'encre et même l'orthographe changent d'une lettre à l'autre, ce qui n'arrête pas la romancière: Sickert étant un artiste, étant ambidextre, il aurait su modifier son écriture. Admettons. Admettons un instant que Walter Sickert soit Jack l'Eventreur et qu'il aurait écrit des lettres où il narguait une police qui était à cent lieues de l'attrapper. Dans ce cas là pourquoi avoir fait en sorte de faire croire que ces lettres étaient écrites par des personnes différentes? Et puis pourquoi, alors, le même jour parvenaient des lettres postées de part et d'aures de l'Angleterre? Patricia Cornwell, elle, dit que Sickert pouvait très bien avoir parcouru le pays en train pour poster ces lettres mais c'est une hypothèse à laquelle j'ai du mal à croire.

Patricia Cornwell sort alors l'Argument, avec un grand comme dans ADN. Après avoir prélevé de l'ADN sur des lettres de Walter Sickert, elle l'a comparé à des lettres signées "Jack l'Eventreur" et là, bingo! Deux lettres portent l'ADN du peintre. Oui, deux. En utilisant les techniques d'enquête moderne, Patricia Cornwell a donc reussi à prouver que Walter Sickert était entré en contact avec deux lettres de l'Eventreur, lettres dont nous ne savons pas grand chose dans la mesure où la romancière s'est bien gardéde nous en retranscrire le contenu.

 

 

Les ripperologues (les spécialistes de Jack l'Eventreur, si vous preferez)  sont assez partagés quant au nombre de lettres réellement envoyées par le tueur. Certains parlent d'une quinzaine, d'autres estiment qu'aucune ne fut envoyée par le véritable assassin, le chiffre le plus communément admis oscille entre trois et une. Ces trois lettres, celles sur lesquelles Patricia Cornwell aurait été avisée de travailler, vu qu'elles existent encore, sont connues sous les noms de lettres "Cher Patron" ("Dear Boss"), "Jacky le Farceur" ("Saucy Jacky") et, surtout, la lettre "De l'Enfer" ("From Hell") qui était accompagné d'un morceau de rein qui appartenait selon toutes vraisemblances à l'une des victimes et qui est souvent considérée comme la seule lettre authentifiée de l'Eventreur. Aucune de ces lettres ne porte l'ADN de Sickert, elles en porte énormément, vu le nombre de mains dans lesquelles elles sont passées, mais je n'aurais commencé à croire à la culpabilité de Walter Sickert que si l'une d'entre elles portait l'ADN du peintre. Pour le moment Sickert n'est coupable que d'avoir fait un canular de mauvais goût et le portrait qu'en dresse Patricia Cornwell laisse penser que l'individu était coutumier du fait.

 

L'un des points forts du livre est de nous présenter de façon poussée la plupart des protagnistes de cette affaire, c'est à ce genre de passages que l'on se rends compte que le livre est extrèmement bien documenté et que l'on regrette que Patrcia Cornwell n'ait pas été plus rigoureuse dans son travail d'enquêtrice. Avant d'ouvrir ce livre je connaissait assez mal Walter Sickert, je savais qu'il s'agissait d'un peintre impressionniste, élève du peintre américain James Whistler, qui peignait des tableaux assez sombres dans leurs thèmes. Je connaissait un peu l'artiste, beaucoup moins l'homme et, le moins que l'on puisse dire, c'est que Patricia Cornwell en dresse un portrait peu flatteur. SIckert semble avoir été un homme arriviste,dénué de tout sens moral, parfois violent, dépensier, menteur, dissimulateur,  d'un égoisme à faire pâlir une mante religieuse, et doté d'un sens pour le moins relatif du bien et du mal. Dans la mesure où Patricia Cornwell utilise pour cela les témoignages de biographes et de personnes ayant connu le peintre (mort en 1942), je n'ai pas de raisons de douter de la véracité de ce portrait. Sickert était au mieux un artiste excentrique (pléonasme?), au pire un homme peu fréquentable pour ne pas dire un sale type. Est-ce pour autant que cela fait de lui un meurtrier en puissance? Si tous les connards du monde se transformaient en serial-killers je connais deux ou trois corps de police criminelle qui devraient embaucher du monde.

De façon générale, tous les indices donnés par Patricia Cornwell sont du même tonneau: une des victimes a été transportée dans une ambulance à bras? Sickert a peint une ambulance à bras! Ca ne pouvait être que celle-là! On a retrouvé des carnets de croquis sur lesquels il a dessiné des membres? Ce n'étaient pas des études préparatoires à un tableau! C'étaient des membres coupés! Il ne correspond pas aux descriptions données par les témoins? Il était doué pour les déguisements et puis, vas-t-on croire des gens qui, pour la moitié, étaient alcooliques?

 

Sickert avait une fascination certaine pour la mort et la violence, pour Patricia Cornwell, c'est un indice de plus. Ce qu'elle oublie de dire, c'est que l'imaginaire victorien est constamment hanté par la violence et la mort. Pourquoi croyez vous que des meurtres aussi sordides que ceux de Jack l'Eventreur aient fait couler autant d'encre ne serait-ce que dans les journaux de l'époque? Deux jours après le quatrième meurtre, la foule s'arrachait un fascicule de quarante pages donnant un luxe de détails, surtout des détails macabres, sur les meurtres de l'Eventreur. Il ne se passait pas un jour à Londres sans qu'une ou plusieurs personnes soient assassinées. L'époque était empreinte de violence, violence à laquelle il faut ajouter certains tabous relatifs au sexe. Je n'ai pas lu de littérature érotique victorienne, ce que je sais, cependant, c'est qu'elle était extrèmement morbide, violente, elle véhiculait assez régulièrement l'idée selon laquelle une honnête femme ne pouvait avoir de relations sexuelles que contrainte et forcée et je ne vous parle même pas de l'opprobe qui couvrait celle qui osait avoir un orgasme. Sexe, honte et mort étaient régulièrement liés dans cette littérature et l'idée que bien des britanniques aient fait leur éducation avec ce genre de textes ne peut que laisser présager du rapport à la sexualité qu'avaient bien des sujets de Sa Majesté, et tous ne sont pas devenus Jack l'Eventreur.

 

Tout ceci ne serait rien si Patricia Cornwell n'avait pas oublié une chose, un comble pour un auteur de romans policiers: lorsqu'il y a meurtre, il y a mobile et le moins que l'on puisse dire c'est que celui qu'elle donne à Sickert est des plus bancals. Outre son enfance difficile (son père était peintre professionnel et vagabond amateur), Patricia Cornwell évoque le fait que Walter Sickert aurait, enfant, été opéré d'une fistule qui lui aurait deformé le pénis, le rendant totalement impuissant. Cette difformité aurait alors poussé Sickert à évacuer sa frustration sexuelle en massacrant des prostituées. Avouez que c'est petit comme mobile, d'autant plus que si Sickert a bien été opéré d'une fistule, rien ne dit que cellle-ci se trouvait au niveau de son penis, la plupart des fistules se trouvant au niveau de l'anus, il est plus probable qu'elle se soit situé à cet endroit-là. De plus, Sickert s'est marié deux fois, a eu de nombreuses maitresses et même de possibles enfants illégitmes, ce qui, pour un impuissant, serait quand même quelque chose de singulier. Patricia Cornwell rétorque à cela que ces enfants ne sont pas forcément ceux du peintre, que les "mères" éraient des Maries-couche-toi-là, qu'il n'eut aucun enfant avec ses épouses légitimes et qu'aucune des femmes qu'il a fréquenté ne dit avoir eu la moindre relation sexuelle avec lui. Si le remier argument est recevable, les deux autres le sont moins: ne pas avoir d'enfant ce n'est pas forcément ne pas pouvoir en avoir, qu'est-ce qu'un égoiste comme Sickert aurait eu à faire d'un gamin dans les pattes pour parler vulgairement? Pourquoi une femme au début du XXe siècle aurait pris la peine dans ses mémoires de raconter ses histoires de fesse? Qu'elle ait eu ou non des relations sexuelles avec Sickert ne regardait qu'elle (et Sickert).

 

Non seulement le mobile est mince mais il faudrait que l'on m'explique une chose: Jack l'Eventreur a tué au moins quatre femmes en quelques semaines, faisant preuve d'une violence sans cesse accrue, la dernière de ses vicitmes reconnue comme telle, une certaine Mary Jane Kelly, a été retrouvé dans un état absolument épouvantable: des photos du corps ont été prises, je les ais vues et ne comptez par sur moi pour les uploader, ce sont les photos les plus terrifiantes que j'aie vu de ma vie. Si Siclkert avait commis ces meurtres, il aurait alors eu une crise de violence gigantesque alors qu'il avait une vingtaine d'années puis se serait calmé et aurais cessé de tuer? Patricia Cornwell tente bien de lui attribuer quelques meurtres commis par la suite en Angleterre ou en France, meurtres irrésolus commis alors que Sickert pouvait être dans les parages, mais tout ceci est minces.

Patricia Cornwell a beau nous dire qu'il arrive qu'un tueur peut changer de mode opératoire en cours de route, je vois mal un assassin commencer à tuer en utilisant le même procéder à plusieurs reprises avant de s'arrêter, sans que l'on sache pourquoi et de recommencer, quelques années plus tard, en changeant de mode opératoire à chaque fois. 

 

Alors, Patricia Cornwell, convaincante ou non? Ce qui est sûre, c'est qu'elle est convaincue de son fait: selon elle, elle n'aurait jamais osé accuser un homme si elle n'était pas certaine de sa culpabilité et que si nous refusons de voir l'évidence, c'est que nous sommes des imbéciles (elle ne dit pas ça comme çà, mais le coeur y est). Tous les livres prétendant détenir la verité commencant par des formules équivalentes, cela n'impressionne plus grand monde.

Pour tout vous dire, quelques arguments de Patricia Cornwell sont plutôt efficaces. De là à dire qu'ils sont irréfutables, il y a quand même un pas que votre serviteur refusera de franchir: Walter Sickert est capable d'avoir commis ces meurtres mais cela ne fait pas pour autant de lui un suspect de premier plan tant cette hyptohèse compte de contradictions et d'incohérences. "Jack l'Eventreur", l'affaire est loin d'être aussi classé qu'elle en a l'air et là où Patricia Cornwell comptait mettre un point final, elle ne fait qu'ouvrir une porte supplémentaire. Monsieur Sickert? Dossard numéro 142. Au suivant!

 

 

Publié dans Livres

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wens 26/03/2015 12:26

Je suis en train de lire le bouquin de P. Cornwell à l'occasion d'une trouvaille dans un vide grenier, longtemps après avoir commis deux BD sur Jack the Ripper, ( encore deux théories de plus dues à mes scénaristes M. Oleffe et Rodolphe ! ) et je partage votre avis. Néanmoins, le livre est intéressant et on ne le lâche pas, il a le mérite d'intriguer l'imagination sur ce peintre et de décrire le Londres des bas fonds et le contexte de l'époque avec précision. Le fait que Patricia Cornwell ait acheté pas mal de toiles de Sickert et que son livre ait ensuite fait monter la côte de l'artiste est sans doute un hasard malheureux...

Jack Addi 31/03/2014 12:42

Erreur : P.Cornwell n'a jamais été médecin légiste, mais assistante juridique avant d'être écrivain. Si elle a assité à des autopsies... ça n'a jamais été en tant que médecin mais à des fins de
documentations pour ses livres.

Il est vrai qu'elle tend à s'exprimer avec une certaine autorité de spécialiste en criminalistique... Mais elle est totalement autodidacte sur ces question et n'a jamais exercé dans ces
spécialités.