La Nuit Nanarland 4

Publié le par Antohn

Vous savez qu'on célèbre quelque chose cette semaine ? Les dix ans de ce blog sur lequel je postais une fois par semaine il fut un temps et que je n'utilise plus qu'une à deux fois par an. Et vous savez ce qui a 10 ans aussi ? Ma fréquentation de la Nuit Nanarland, ex-Nuit Excentrique. 

En dix ans j'en ai appris pas mal sur les techniques à mettre en œuvre pour passer une nuit blanche (incluant essentiellement du café, des hot-dogs et des crêpes au Nutella), je me suis fait des amis que, pour la plupart, je ne peux croiser que ce jour là et j'ai appris un nombre faramineux d'anecdotes, mettant en scène des personnages souvent plus intéressants que leurs films.

Et l'édition de cette année n'a pas dérogé à la règle, même si, niveau découverte, ayant déjà vu trois des quatre films projetés, la récolte fut maigre. Mais disons que j'ai privilégié la qualité à la quantité et, qu'une fois de plus, j'ai pu étoffer ma culture et reconsidérer mes notions de bien et de mal.

Et me voilà donc de nouveau derrière mon clavier pour vous parler de la Nuit Nanarland 4, dans un article où il va être question d'un réalisateur atypique, d'un concept étrange, d'un chat mutant et de propagande en dessin animé.

Bon, si vous lisez les comptes rendus tous les ans, vous savez comment commence la soirée. Pas de concert de Sosie de Robert de Niro Dans Heat cette année, au grand plaisir de ceux qui n'avaient pas trop accroché l'année dernière, mais, bien entendu, la célèbre réplique dite  "des pieds dans la gueule" pour ouvrir les débats, suivie d'une présentation par le Monsieur Loyal habituel : Jean-François "Dieu" Rauger. Autre tradition, créée il y a deux ou trois ans, la reprise en chœur d'une autre réplique culte, tirée de HITMAN LE COBRA, redécouverte grâce à la magie de la restauration 4K.

Un fil conducteur : cette nuit fut placée sous le signe de la HD (ce qui ne nous a pas empêché, pourtant, de voir une pellicule brûler dans le projecteur pendant une séance de bandes-annonces, à l'ancienne). Car s'il y a des gens pour restaurer des nanars, il y en a aussi pour en réaliser des tout neufs !

TWISTED PAIR (Neil Breen, 2018) : Il y a des réalisateurs que l'on a envie d'interroger des heures entières sur leur œuvre. Et puis d'autres pour lesquels nous n'aurions qu'une seule question : "Pourquoi !?". Neil Breen fait partie de cette seconde catégorie. A l'origine honnête agent immobilier à Las Vegas, Neil Breen eut l'idée, il y a quelques années, de montrer qu'il avait un message à faire passer au Monde. Il commença donc une série de films, dans lesquels il se met en scène avec une prédilection pour les rôles d'entité surpuissante et messianique venue sur Terre pour la purger de sa violence… en tuant ceux qui, à son sens, méritent de mourir. Le tout est évidemment fait avec un premier degré navrant et un manque de moyens et de talent absolument effrayants.

J'ignore comment Nanarland a réussi à le convaincre de projeter son œuvre mais l'explication la plus rationnelle est qu'il ignorait où son film allait mettre les pieds. La preuve en est qu'il mit deux conditions à son accord : la première est que l'un des organisateurs nous explique qu'il s'agissait d'un film d'auteur et non d'un midnight movie. La seconde : que ce même organisateur insiste sur le fait que Neil Breen paie ses techniciens… Nous étions ravis de l'apprendre et, comme nous le résuma plus tard Jean-François Rauger : "Heureusement qu'il les paie, personne n'accepterait de tourner ça par passion".

 

Alors, comment dire...

Alors, comment dire...

Parce que oui, TWISTED PAIR c'est mauvais, très mauvais, c'est le genre de nanar à ne pas voir seul. C'est, non seulement, mal écrit, mais en plus mal joué, porteur d'une morale assez douteuse et bourré de stocks-shots pas chers trouvés dans des banques de données sur Internet et utilisés de façon assez "personnelle", prétextes à des effets spéciaux d'une indigence extrême. Mention spéciale pour ce plan délicieux où Breen fait mine de caresser un stock shot d'aigle, qui s'en fiche vu qu'il n'est pas dans le même film, avec un regard tellement langoureux que nous en sommes venus à voir (et espérer) le moment où il allait lui rouler une galoche.

Quant à l'histoire, disons que c'est le mythe de Castor et Pollux raconté par un aède qui aurait fumé sa harpe : Neil Breen y joue Cabe et Cale, deux jumeaux choisis par une entité surpuissante pour sauver l'Humanité et qui se déchirent pour savoir que faire des méchants, leur principal point de divergence semblant surtout résider dans la nécessité ou non de les faire souffrir avant de les tuer. Un bon point quand-même : pour avoir vu son précédent opus, PASS THRU, j'ai pu constater des progrès assez manifestes sur le montage mais nous partions de tellement loin que ce serait comme être content que votre petit neveu débile parvienne enfin à écrire son nom en occultant le fait qu'il vient de le faire avec son caca.

Rarement un générique de fin ne fut accueilli avec autant de soulagement et rarement le consensus ne fut plus général sur un point : donnez à chacun des 3000 spectateurs présents la même histoire, le même matériel et les mêmes moyens et vous obteniez 3000 versions meilleures que celles-ci.

Reste que l'on avait besoin d'un peu de légèreté ou, à défaut, au moins d'une histoire à peu près cohérente et ça tombe bien vu que le film suivant allait nous reposer les neurones à défaut de soigner nos yeux.

Ceci est un message de santé publique : si vous avez tout compris et passé un bon moment en regardant ce trailer, ne prenez pas le volant.

LES AVENTURIERS DU SYSTÈME SOLAIRE (Seung Cheol-Park - 1985) : Attention les enfants, après une première française nous voici face à une exclusivité mondiale ! J'avais déjà eu l'occasion, certes, de vous parler des AVENTURIERS DU SYSTÈME SOLAIRE il y a de cela quelques années mais ici j'ai pu presque redécouvrir ce film, qui nous a été projeté dans une version entièrement restaurée à partir de la seule copie 35 mm connue de ce dessin animé, sur laquelle fut superposée le doublage français d'époque.

Pour ceux qui n'étaient pas là en 2011, LES AVENTURIERS DU SYSTÈME SOLAIRE est un film d'animation sud-coréen lorgnant assez fortement sur TRANSFORMERS. Le but est assez similaire : vendre des jouets, en l'occurrence des bootlegs de mauvaise qualité qui n'ont jamais quitté le Pays du Matin Calme. 

Mais ces films avaient également un autre but que de faire en sorte que les petits sud-coréens dépensent l'argent de leurs parents. Il fallait qu'ils les éduquent sur les dangers qui peuvent les guetter. Parmi eux, le communisme !

Aussi, le film s'ouvre sur une séquence en live action où une institutrice explique à ses élèves, tous doublés par le même acteur, pourquoi les communistes du Nord sont méchants, avant de les emmener de façon impromptue en classe verte. Bon, pas de bol, c'est le moment que choisissent des espions nord-coréens pour envahir le Sud, le film pour passer en animation et un tyran galactique pour s'allier avec Kim Il-Sung, dans "l'alliance des méchants de l'espace et des méchants de la Terre" (sic).

Dire que LES AVENTURIERS DU SYSTÈME SOLAIRE est mal animé serait un euphémisme. Je ne vous parle pas des personnages dont l'animation consiste seulement en deux images (bouche ouverte / bouche fermée), les animations saccadées, ou encore les personnages changeant de visage ou même de coupe de cheveux en cours de route. Heureusement, également, que Kim Il-Sung avait une tumeur au cou, c'est le seul moyen de savoir qu'il ne s'agit pas de Charles Pasqua. 

Et ce ne serait rien si la réalisation n'était pas également aux fraises, comme en témoigne ce passage où Kim Il-Sung, justement, se retrouve incrusté dans une scène de discussion entre les gentils. Oui, vous avez bien lu : les mecs se sont gourés de personnages et ont inséré les celluloïds d'une autre scène !

Rassurez-vous, tout est bien qui va bien finir (et se régler à coup de robots géants) et se terminer sur sur une note bien patriotique car un défilé de réservistes sud-coréens est bien ce qui manquait à notre nuit. 

Si beaucoup d'entre nous avions déjà vu ce classique, cela faisait plaisir de le voir en 4k, même si, comme l'a fait assez justement remarquer quelqu'un : "et pendant ce temps, on attend toujours le blu-ray d'ABYSS !".

Ils m'ont dit que je pouvais être ce que je voulais alors j'ai décidé d'être... un Kodak !

D'un classique à l'autre, il était l'heure d'entamer la seconde partie de la soirée, celle où il faut être au taquet, celle où il allait nous falloir accueillir

LE CLANDESTIN (Greydon Clark, 1989) : Lui aussi je vous en avais déjà parlé il y a quelques temps, tiens. C'est peu dire que la carrière de Greydon Clark n'est pas pavée que de chefs-d'œuvres et, pourtant, beaucoup de réalisateurs auraient aimé avoir une carrière comme la sienne. Assez lucide sur son œuvre, comme en témoigne son interview chez Nanarland, Greydon Clark était, dans les années 80-90 l'un de ces réals que l'on appelait lorsqu'un producteur avait un million de budget et voulait faire un film qui en rapporterait 10. On lui doit quelques films de blaxploitation, comme TOM ou BLACK SHAMPOO, TERREUR EXTRATERRESTRE (un sous-PREDATOR avec Jack Palance et Martin Landau) et il fut également de la partie lors du duel qui opposa Yoram Globus et Menahem Golan autour de la Lambada. Pour faire court : en 1990 les deux co-fondateurs de la Cannon, alors fâchés à mort avaient voulu chacun de leur côté sortir un film sur La Lambada de Kaoma. Greydon Clark fut embauché par Golan pour tourner sa version : LA DANSE INTERDITE, écrite, tournée et montée en… 3 mois !

Et, pour l'anecdote, ce film porte ce nom parce que, si Menahem Golan avait acheté les droits de la musique, c'est Globus qui avait déposé le mot "Lambada"!

Oh, et les deux films sont nuls mais ça ce n'est pas une surprise.

Tout ça pour vous donner une idée de qui était Greydon Clark. Je dis "était" car il a pris sa retraite en 1998, après une vingtaine de films, presque toutes des œuvres de commande. LE CLANDESTIN obéit à ses recettes habituelles : économie de moyens, accent mis sur le scénario et les personnages (le seul élément qui ne coûte rien) et appel à une ou deux tête d'affiche connue et pour attirer du monde. Dans le rôle de la tête d’affiche ici  : George Kennedy, tronche récurrente du cinéma de série B de l’époque, “héros” de la série des AIRPORT (que j’avais eu le plaisir de décortiquer avec mes camarades de Podsac) et… Oscar du meilleur second rôle en 1968 pour LUKE LA MAIN FROIDE avec Paul Newman. Là, malheureusement, il est au crépuscule de sa carrière et dans cette période où il était prêt à tourner dans n’importe quoi contre un chèque. 

Bon, à dire vrai, tout le monde tourne là-dedans pour un chèque et/ou un peu de visibilité, sauf peut-être le chat, et encore.

Le film en lui même est un assez bon nanar d'initiation : c'est une espèce d'ALIEN où le Nostromo serait remplacé par un yacht et le xenomorphe par un chat mutant, victime d'expériences mal définies dans un labo interlope. Comparé aux deux films précédents, il y a suffisamment de talent devant et derrière la caméra pour le sauver d'un ridicule abyssal (il y a même deux ou trois idées plutôt intéressantes). Ça reste toutefois un film d'horreur fauché avec une marionnette de chat fabriquée avec une sorte de gant de toilette qui n'arriverait même pas à être crédible en gant de toilette et un happy end complètement niais.

Vous remarquerez que, pour l'instant, je vous ai essentiellement parlé de sujets que j'avais déjà eu le temps d'aborder. Et le dernier film de la soirée ne va pas déroger à la règle vu qu'il va me permettre de vous parler à nouveau de l'un des concepts les plus débiles de l'histoire du cinéma. Comme toute Nuit Nanarland qui se respecte, il fallait de la castagne et ça tombe bien car ce matin…

BRUCE CONTRE ATTAQUE (André Koob, 1982) : Vous connaissez le concept de la Bruceploitation ? Peut-être mais je ne vais pas résister au plaisir de vous en parler à nouveau. Le 20 juillet 1973, Bruce Lee, la star des films d'arts martiaux meurt, probablement d'un œdème cérébral. Son décès est un coup dur pour lui et ses proches mais également pour nombre de producteurs de films de kung-fu, qui venaient de se rendre compte qu'il y avait un marché en Occident pour leurs produits, et qui perdent alors leur figure de proue. Qu'à cela ne tienne, au lieu de chercher la nouvelle star du cinéma d'arts martiaux (ou en attendant de la trouver), certains eurent l'idée de choper des artistes martiaux et de les faire tourner dans des films rappelant ceux de Bruce Lee en leur collant des pseudos tels que Bruce Le, Bruce Li, Dragon Lee (connu aussi sous le nom de Bruce Lei), Bruce Leung, Bruce Thai ou encore Bronson Lee (un Bruce Lee avec la moustache de Charles Bronson… et non je ne déconne pas !).

 

Parfois, les producteurs trouvaient même une raison un peu fumeuse pour expliquer ce pseudonyme : dans le cas de Bruce Le, par exemple, ils expliquèrent qu'il avait été élève de Bruce Lee et, qu'en Chine, quand l'élève dépasse le maître, il prend son nom et enlève une lettre (?). Une autre explication a été qu'il s'agissait d'un hommage à sa grand-mère (??).

Quoi qu'il en soit, celui qui semble avant tout être cascadeur s'est retrouvé à tourner dans tout un tas de films fauchés, notamment en Europe où il en profita pour faire une apparition dans LE SADIQUE A LA TRONÇONNEUSE, de Juan Piquer Simon, un slasher qui eût en son temps l'honneur d'ouvrir une Nuit Excentrique à l'époque de la Cinémathèque.

Pas de tronçonneuse ici, Bruce Le y incarne "Bruce", un petit délinquant voulant se ranger des voitures après avoir passé deux ans en prison en Italie. Son boss ne voit pas ça de cet œil et essaie de l'éliminer en envoyant contre lui la fine fleur des séries B de kung-fu (Wong Cheng Li, Bolo Yeung et même Harold Sakata, "Oddjob" dans GOLDFINGER). Bruce se fait ensuite embaucher par un ambassadeur dont la fille a été capturée par son ancien boss afin d'alimenter son réseau de traite des blanches (parce qu'il est évident qu'enlever la fille d'un type qui a les moyens d'embaucher des hommes de main pour la retrouver est le plus sûr moyen que votre plan se déroule sans accroc).

Son périple l’emmène alors en Italie, en France (où il s’oppose ni plus ni moins qu’à Jean-Marie Pallardy himself) avant un combat sur une jonque à Hong-Kong, un affrontement contre des ninjas (que vous serez gentils de prononcer "ninjasses") et un final dans le Colisée. Oui comme dans LA FUREUR DU DRAGON, mais en beaucoup, beaucoup plus mou.

Et une dédicace au Cinema de Clapier, chez qui j'avais pu voir ce film une première fois, et à qui on doit la mise en ligne de la B-A de ce film.

Mais bon,  à la décharge du film, nous aussi on commençait à être mous et ne comptez pas sur moi pour faire le moindre jeu de mots sur le fait que la soirée se soit terminée avec les traditionnelles bande-annonces porno. Enfin LA bande-annonce vu que nous eûmes droit à une b-a de sept minutes pour un boulard hongrois en costume (enfin, quand je dis  “en costume”...)..

La suite, vous la connaissez : le Grand Rex se vidait de ses spectateurs, chacun essayait de se regrouper dehors après avoir chipé un programme et un croissant et, en petits groupes, nous remontions le Boulevard Poissonnière à la recherche d'un point de chute, comprenez par là un endroit où s'asseoir et où prendre un café afin de débriefer avec les seuls qui peuvent nous comprendre car eux aussi ont vu ce que nous avions vu. 

Comme d'habitude, nous croisions ceux qui se lèvent tôt et ceux qui se couchent tard, comme d'habitude, nous croisions des regards qui semblaient nous demander "d'où sortez-vous ?" et auxquels nous avions envie de répondre : "si vous saviez !". 

Comme d'habitude, pressés par le manque de sommeil ou par les horaires de train, nous finimes par nous résoudre à nous dire au revoir, en se promettant de se retrouver l'an prochain. 

En espérant que d'ici-là j'aurais été plus présent ici.

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