Cabal

Publié le par Antohn

Cabal

"Je raconte des histoires horribles pour que les gens s’aperçoivent que, finalement, le monde est beau", aurait un jour déclaré Clive Barker et, vu l'univers du bonhomme, on va dire qu'il applique cette idée avec une efficacité certaine.

Pour les malchanceux qui ne le connaîtraient pas, Clive Barker est (principalement) un romancier, auteur de romans et nouvelles fantastiques, dont une grandes parties ont été publiées dans une série de recueils intitulée "Les livres de sang" et que je te recommande tout particulièrement, lecteur. Enfin, quand je dis ça, c'est en sachant que Clive Barker, c'est essentiellement des monstres, du gore et des corps qui subissent des transformations plus ou moins radicales... du Lovecraft et du Stephen King avec un supplément viande hachée.

Et, comme Lovecraft et Stephen King, ses histoires sont une source d'inspiration assez importante pour les réalisateurs de films fantastiques. Et comme pour Lovecraft et Stephen King, lesdites adaptations n'ont pas toujours été d'une qualité géniale. C'est, d'ailleurs, déçu par l'adaptation de l'une de ses nouvelles: Rawhead Rex que, en 1987, Barker s'essaya pour la première fois à la réalisation. Ce premier essai, ce fut l'adaptation de son roman, The Hellbound Heart, qui sortit sous le titre: Hellraiser. Le film connut un certain succès (il coûta un million de dollars, en rapporta une quinzaine et connut 9 suites) et même si vous ne l'avez pas (encore) vu, vous avez peut-être déjà vu son méchant principal : "Pinhead", un monstre au visage quadrillé et recouvert d'épingles.

Lui, là.
Lui, là.

Seulement, si le coup d'essai fut un coup de maître, ce ne fut pas pour autant que la suite de la carrière cinématographique de Barker fut un chemin tapissé de roses parsemé de petits angelots. Car quand Barker eut l'opportunité de réaliser un deuxième film, à nouveau l'adaptation de l'un de ses romans, il dut se heurter à la dure réalité de la production.

Parce que, si Hellraiser avait été rentable, on ne peut pas dire qu'il était à mettre dans toutes les mains. Certes le cinéma d'horreur marchait pas mal : à la fin des années 80, un "Freddy", un "Halloween" et un "Vendredi 13" sortait tous les deux ans, mais il s'agissait de slashers, qui est un genre extrêmement codifié. Le surnaturel n'y apparait que pour justifier l'existence du méchant et la violence, bien qu'existante, ne cassait souvent pas trois pattes à un canard: il y avait des coups de couteau, du sang, beaucoup de sang et le spectateur s'en contentait vu que c'est ce qu'il était venu voir. Et les producteurs n'étaient pas plus courageux que maintenant et appliquaient déjà à la lettre le principe du "pourquoi réparer ce qui n'est pas cassé ?".

Confier un autre film d'horreur à Clive Barker? Pourquoi pas, mais il fallait qu'il soit plus "grand public" que le précédent et qu'il laisse le spectateur dans sa zone de confort. Et demander à Clive Barker de laisser le spectateur dans sa zone de confort c'est un peu comme demander à Christine Boutin de faire preuve de mesure et d'ouverture d'esprit : on peut essayer mais ne comptez pas trop dessus.

Cabal

Je n'ai pas envie de vous jouer la partition du méchant studio qui bride les élans créatifs du réalisateur pour de vulgaires histoires de pognon (surtout quand il s'agit de SON pognon). J'ai renoncé à déterminer qui était le gentil et qui était le méchant dans des cas pareils et, pour tout vous dire, je pense qu'il s'agit moins de fric que de compréhension.

Compréhension ou pas, le film que réalisa Barker ne fut pas vraiment celui espéré par la production. Et pourtant, sur le papier ça rendait bien : le type qui avait réalisé Hellraiser, le type qui a fait la musique de Batman (Danny Elfman) et David Cronenberg dans le rôle du méchant (le type qui a fait La Mouche, et surtout, dans la cas qui nous occupe Videodrome)... en principes ça ne pouvait être qu'un succès. Ce ne le fut pas.

La faute à un film complètement charcuté pour correspondre aux attentes du public, dépouillé de ses scènes gores les plus marquantes, de sa fin et faisant même passer à la trappe des personnages entiers. Ajoutons à ça que le distributeur eut l'idée de le présenter comme un slasher et vous obtenez un film qui ne contentait personne, à commencer par Clive Barker, qui refusa que le film ait pour titre Cabal tant il était éloigné de son livre et obtint qu'il sorte sous le titre de Nightbreed.

Cabal

L'histoire aurait pu s'arrêter là si, il y a de cela quelques années un producteur, Mark Miller, n'avait eu l'idée de réaliser une version "director's cut" du film, en en faisant celui que Clive Barker souhaitait. Le seul obstacle: pas moyen de retrouver une copie des scènes coupées au montage. La seule qui en subsistait, il avait fini par la trouver... chez Clive Barker lui-même. Malheureusement, les images étaient d'assez mauvaises qualité mais suffisantes pour réaliser un premier director's cut, qui fut notamment projeté lors du PIFFF 2012, ce qui fut l'occasion pour votre serviteur de le voir pour la première fois. Et, passée la surprise de voir des scènes avec le niveau de qualité d'une VHS crasseuse, ce fut la claque espérée.

Pendant des années j'attendis qu'enfin sorte un dvd de ce film pour pouvoir un jour en parler (ne serait-ce que pour faire des captures d'écran). Et l'attente était justifiée puis qu’entre temps une copie 35mm des scènes manquantes fut trouvée et permis de faire un director's cut de meilleure qualité. Sinon il restait la possibilité de mettre la main sur une VHS de Nightbreed mais, lecteur, je ne veux pas te parler de Nightbreed.

Je suis là pour te parler de Cabal.

Cabal

Qu'est-ce que Cabal ? Le terme peut paraître mystérieux, sa signification l'est tout autant. c'est pourtant un autre mot qu'Aaron Boone, le héros du film a en tête: Midian. Ses nuits son peuplées de rêves où il se retrouve pourchassé par des monstres et où il finit face à un portail portant un immense "M". Il ne sait pas où est Midian, il ne sait pas ce qu'est Midian, si ce n'est que c'est la terre des monstres et qu'il y sera pardonné.

Pardonné de quoi ? Il n'en sait trop rien, ou peut-être a-t-il peur de le savoir, ses nuits étant également hantés par des rêves de meurtres qu'il peut décrire avec une description inquiétante à son psychiatre, le docteur Decker. Cela est d'autant plus inquiétante qu'un cinglé avec un masque en toile s'introduit depuis quelques mois dans des maisons pour en massacrer les habitants et ces crimes ressemblent à s'y méprendre aux rêves de Boone. Et pour cause puisque l'on comprend dès l'affiche que Decker est le tueur et se sert des rêves de Boone pour le faire accuser.

Son but ? Faire en sorte que Boone cherche Midian, le trouve et s'y réfugie afin de l'y mener. Car Decker en est convaincu: son rôle sur cette terre est de détruire les monstres.

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On notera le paradoxe qu'il y a à se comporter de façon monstrueuse pour combattre des monstres et ce n'est pas innocent. Qui sont réellement les monstres dans l'histoire ? Attention, hors de question ici de jouer le numéro du "méchants humains contre gentils monstres" : les monstres aussi peuvent faire preuve de cruauté, les monstres aussi ont leurs passions... Les monstres de Cabal ne sont pas gentils, les monstres de Cabal sont humains.

Et de la même façon que les humains détruisent ce qui ne leur ressemble pas, les monstres rejettent les humains, les "naturels" comme ils les appellent et ça, Boone en fait, dans un premier temps, l'amère expérience.

Persuadé d'être un tueur, pourchassé par la police (qui pense comme lui), il finit par trouver Midian. Mais c'est pour finir avec un couteau sous la gorge et un monstre qui lui annonce qu'il pue l'innocence, avant d'essayer de commencer à le bouffer. C'est donc terrifié et avec une morsure gigantesque à l'épaule que Boone s'enfuit de Midian... pour tomber sous les balles de la police. Le film a commencé depuis 20 minutes et déjà le héros est mort, rejeté par les monstres parce qu'il était un Homme, tué par les Hommes parce qu'il était un monstre.

Cabal

L'histoire, évidemment, ne s'arrête pas là puisque Boone, mordu par un monstre peu avant sa mort, ressuscite et s'échappe de la morgue. Plus d'alternative: sa place est bel est bien à Midian, où les monstres finissent par l'accepter. Mais si Boone est devenu un monstre, il n'en a pas moins été un humain, un humain que deux personnes recherchent toujours: Lori, sa petite amie, et surtout Decker. Et leurs motivations sont, vous vous en doutez, tout à fait opposées.

Plus que tout, ils incarnent à la fois la raison pour laquelle Boone voulut rejoindre les monstres et la raison pour laquelle l'humain en lui n'a pas totalement disparu. Et pourtant les règles sont simples : les humains n'ont rien à faire parmi les monstres et ce qui est en bas doit rester en bas.Ça c'est la théorie mais, en pratique, on comprend rapidement que l'enjeu sera de savoir si les monstres seront capables de remettre en cause les principes qui les maintiennent en vie afin, paradoxalement, d'éviter leur destruction.

Cabal

La destruction... c'est peut-être le thème principal de Cabal, l'idée qu'elle ne doit exister que pour reconstruire, qu'elle ne doit être que le prélude à un changement. Changement bénéfique ou néfaste, peu importe, du moment qu'elle s'oppose à une destruction qui n'a pour origine que le rejet de ce qui est autre. Le thème de la rédemption y est également assez fort: Boone la cherche sans savoir réellement pourquoi, son seul tort semblant être celui de n'être qu'un Homme. De même, quand les monstres refusent Boone la première fois c'est au prétexte qu'il est "innocent", ce qui voudrait dire que les monstres ont tous été des Hommes, avant de commettre des crimes qui les ont éloignés de leur semblables. C'est pour cela qu'ils se sont exilés à Midian, du nom, d'ailleurs, de la terre où Moise s'est exilé volontairement avant de revenir conduire les Hébreux hors d’Égypte... avec tous les parallèles que cela implique. Moïse a été élevé comme un Égyptien, avant de prendre conscience du fait qu'il était Hébreu, qu'il appartenait à un peuple méprisé et rejeté, un peu comme Boone qui a été élevé comme un humain avant de comprendre que sa place était parmi les monstres. Et comme Moïse, qui dut avoir du mal à se faire accepter par les Hébreux avant de les guider loin, non de l'extermination mais de l'asservissement, Boone, de même, est toléré plus qu'accepté par les monstres avant de se révéler comme étant peut-être celui à même de mener son peuple vers la lumière. Autre point intéressant: dans le Nouveau Testament, le frère de Moise s'appelle... Aaron, comme Boone !

...

Ou alors, je suis juste en train de me prendre la tête et la seule morale à tirer est juste : "fais pas chier les monstres et ils te ferons pas chier".

Fiche technique:

Titre alternatif : Nightbreed

Réalisateur: Clive Barker

Année : 1990

Pays: Etats-Unis

Durée: 1h34

Genre: Monstres humains et humains monstrueux

Publié dans Cinéma

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