Plan 9 From Outer Space

Publié le par Antohn

 

Un homme est toujours considéré comme un fou quand il arrive

à faire quelque-chose que personne n'arrive à comprendre.

Ed Wood

 

Voici un an et demi, maintenant, que j'écris des bêtises ici. Je me suis, au fil du temps, plus ou moins spécialisé dans le cinéma, avec une prédilection pour les films de série B ou Z, tout en faisant quelques incursions dans d'autres domaines qui me passionnent, comme l'Histoire ou les romans policiers. En faisant ce constat, je me suis rendu compte que, à ma grande honte, je n'avais jamais abordé le cas de l'un des papes du cinéma de série Z, à savoir le grand, le sublime Ed Wood qui possède la réputation (contestable) d'avoir été le pire réalisateur du monde à avoir tenu une caméra.

Je vais mettre tout de suite les points sur les « i », pour moi Ed Wood n'était pas un grand réalisateur mais c'était un réalisateur qui aimait son art et qui était autrement plus attachant que des types comme Uwe Boll, qui font des films comme d'autres vendent des vérandas et qui menacent de casser la figure aux critiques qui ne les aiment pas.

 

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Ed Wood n'est pas non plus celui qui tournait avec le moins de moyens, à cet égard, Andy Milligan réalisait des films pour des budgets encore plus ridicules que ceux d'Ed Wood: il s'était vanté un jour d'avoir tourné un film pour 5 000 dollars. Ed Wood n'est même pas celui qui filmait le plus mal: une de mes expériences les plus douloureuses en matière de cinéma fut le visionnage d'un film intitulé « Manos, the Hands of Fate », tourné par un certain Harold Warren qui n'avait pour tout matériel qu'une petite caméra portative n'enregistrant que trente secondes de film à la fois. Résultat, lorsque le réalisateur tournait une scène, il devait filmer un plan, développer le film, puis redemander aux acteurs de se remettre à la position exacte où ils étaient pour continuer à tourner. Résultat: il n'est pas rare que d'un plan à l'autre le temps ait changé, ou que la nuit soit tombée.

 

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Là où Ed Wood a surtout gagné ses galons de pire réalisateur du monde c'est dans sa propension excessive à solliciter l'imagination de ses spectateurs....

Et de l'imagination, en un mot comme en cent, Ed Wood en avait trop.

Vous voulez un exemple: le plus beau d'entre eux est « Plan 9 From Outer Space », un OFNI qui parle d'OVNI... réalisé par un extraterrestre.

 

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Edward Davis Wood Jr est né à Poughkeepsie dans l'etat de New York. Mme Wood attendait impatiemment ce bébé. Ce sera une fille, cela ne pouvait être autrement. Autant dire que, le 10 octobre 1924, quand naît le chérubin, sa joie est gâchée lorsqu'elle se rends compte qu'en lieu et place de la fille désirée, le destin lui a donné un fils. Qu'à cela ne tienne, elle l'élèvera comme une fille, l'habillant comme telle et l'affublant de surnom féminins. « Eddie » conservera de cette éducation un goût certain pour le travestissement. Un exemple: après s'être distingué dans un régiment de parachutistes durant la Seconde Guerre Mondiale (il participa notamment à la terrible bataille de Tarawa), il avoua avoir accompli ces exploits militaires en portant des dessous féminins sous son uniforme.

 

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Le film s'ouvre sur une prédiction de Jeron Criswell, médium alors réputé. Il prédisait que les humains auraient colonisé la Lune d'ici les années 70 et que Mae West serait présidente des Etats-Unis.

D'autres de ses prédictions se sont révelées exactes: il avait prédit que Kennedy ne se représenterait pas parce que "quelque-chose allait lui arriver en novembre 1963".

 

Sa première passion, c'est avant tout le cinéma: gamin, il fut marqué par les films d'Orson Welles, son idole, mais aussi ceux de Bela Lugosi, en particulier « Dracula » qui fut pour l'acteur d'origine hongroise une malédiction comparable à celle qui poursuivit Mark Hamill après « La Guerre des Etoiles ». Si Ed Wood ne rencontra jamais Orson Welles, il fit la connaissance de Bela Lugosi en 1950. A cette époque, le sex symbol qu'il était dans les années 30 n'était plus que l'ombre de lui-même: ruiné par un train de vie dispendieux et quatre pensions alimentaires, il était également rongé par une dépendance à la morphine. Malgré cela, Ed Wood fut le dernier véritable ami de Bela Lugosi et lui offrit même ses derniers rôles au cinéma, dont « Plan 9 from Outer Space ».

 

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Bela Lugosi fut le premier acteur hollywodien à médiatiser sa cure de désintoxication. Blessé trois fois au cours de la Première Guerre Mondiale, notamment à la jambe, il fut obligé de prendre des quantités de plus en plus importantes de morphine pour calmer sa douleur. C'est d'ailleurs pour s'en acheter qu'il appréciait qu'une partie de son salaire lui soit versé en liquide.


A l'origine, le film devait s'appeler « Grave robbers from outer space » (« Les pilleurs de tombe inter-galactiques ») mais de gros soucis de budgets forcèrent Ed Wood à patienter avant de trouver un financier. Entre temps, il en profita pour filmer quelques scènes avec Bela Lugosi, scènes par la suite incorporées au film sous un prétexte... sous un prétexte.

Les producteurs d'Ed Wood ont toujours été de drôles d'oiseaux: « La Fiancée du Monstre », par exemple, fut financé par un boucher industriel qui accepta de prêter les 10 000 dollars nécessaires au film à deux conditions: que son fils ait le premier rôle et qu'une explosion nucléaire clôture le film. Ici, le schéma fut identique: ce ne fut non pas un boucher mais une secte baptiste qui accepta d'avancer à Ed Wood les fonds nécessaires à la condition qu'il réalise ensuite un film sur la vie d'un prédicateur. Afin de prouver sa bonne foi, lui et toute son équipe se convertirent et adhérèrent à la secte, qui demanda également à ce que l'on change le titre du film, estimant qu'un film traitant de pilleurs de tombe était blasphématoire.

 

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Un fond en contreplaqué, un rideau, un baromètre et deux uniformes loués à un magasin de déguisements et hop! voici un avion de ligne!

 

Le scénario reste néanmoins... nous allons dire « original ». Comme vous l'avez régulièrement vu au cinéma, les extraterrestres ont souvent tenté d'envahir la Terre, tentatives qui ont toutes échoué. Sans les technocrates de Washington, tout le monde serait au courant mais cela suffit, il est temps que le monde sache la vérité, et ce film va nous raconter comment la neuvième tentative des extraterrestres fut déjouée par les Terriens. Le neuvième plan du film est simple: au lieu d'envahir eux-mêmes la Terre, ils vont envoyer un rayon qui réveillera les morts pour asservir les vivants.

 

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L'intérieur du vaisseau extraterrestre, fait de quelques oscilloscopes posés sur un bureau. Les costumes doivent probablement venir de surplus d'autres studios. Il n'y a que comme çà que le chef des extraterrestres ait pu se retrouver avec un surcot orné d'une hallebarde.

 

Bela Lugosi dans tout çà? Et bien Ed Wood réutilisa tant bien que mal les quelques plans qu'il avait de lui pour les réintégrer au montage: une scène où, l'air triste, il cueille une rose dans son jardin, une autre dans un cimetière où il joue (mal) les veufs inconsolables et d'autres où vêtu de son célèbre costume de vampire, il déambule dans la campagne californienne. Bela Lugosi étant mort avant le début du tournage (et enterré dans le costume de Dracula), il ne peut plus tourner de scènes de complément mais qu'à cela ne tienne: Ed Wood en fait un homme dévasté par la mort de sa femme, tellement dévasté qu'il s'en suicide avant d'être « réveillé » par le rayon extraterrestre et de revenir, non sous la forme d'un zombie mais d'un vampire.

 

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Certains m'objecteront que rajouter tant bien que mal des stock-shots d'acteurs célèbres disparus est une pratique qui n'a as été inventée par Ed Wood et qui fut réutilisée par la suite: Bruce Lee, par exemple, fut une grande victime de cette méthode (en plus ça en fait un qu'on a pas à payer, hein patron?). Ce n'est pas faux. Ce qui n'est pas faux non plus c'est que le subterfuge marche rarement; d'autant plus que, d'une façon ou d'une autre, il faut bien lui trouver une doublure à cet acteur. Ici, la doublure que choisit Ed Wood est un certain Tom Mason... le chiropracteur de sa femme. L'homme ressemble un peu à Bela Lugosi, la preuve: il est blanc, il a les cheveux noirs, il a la même coiffure... bon évidemment il a trente ans de moins que Bela Lugosi, fait une tête de plus et ne lui ressemble absolument pas mais ce sont des détails pour Ed Wood: Mason n'aura qu'à jouer les vampires avec sa cape devant le visage.

 

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Le reste du casting est à l'avenant. L'inspecteur Clay, par exemple, qui enquête sur d'étranges disparitions de cadavres avant d'être tué et de revenir sous forme de zombie, est joué par l'un des acteurs fétiches d'Ed Wood: Tor Johnson. D'origine suédoise, Johnson émigra aux Etats-Unis où il se fit connaître comme catcheur (sous le nom de « Super Swedish Angel »), son imposante carrure (1m91, 175 kilos) lui ouvrit ensuite les portes des studios de cinéma où il excella dans les rôles de monstre ou de serviteur simplet, y compris dans d'autres films d'Ed Wood (« La fiancée du Monstre » par exemple). Outre son physique, Tor Johnson avait deux autres avantages: il ne coûtait pas cher et son fils, Karl, était policier, ce qui permit à l'équipe de tournage de récupérer quelques uniformes pour les besoins du film.

 

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Autre recrue de choix, Malia Nurmi, plus connue sous le nom de Vampira. D'origine finlandaise, elle présenta à la télévision une émission intitulée « The Vampira Show », sorte de ciné-club spécialisé dans les films d'horreur. Elle connut son quart d'heure de gloire avant d'être débarquée et c'est à ce moment qu'elle fit la connaissance d'Ed Wood. Travailler pour ce type ne l'enchantait pas mais bon, comme elle le disait elle-même: elle n'avait pas vraimnt le choix, il fallait bien manger. La seule condition qu'elle mit à sa participation fut de ne pas avoir une ligne de texte: Vampira avait de nombreux fans (et elle en a toujours) et elle voulait sauver un peu les meubles si jamais le vent se remettait à lui être favorable. Ici, elle joue la femme de Bela Lugosi, revenue également d'entre les morts sous la forme d'un vampire (comme çà, c'est elle qui fournissait son costume).

 

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Vampira en plein "suicide professionnel". Pour ceux que cela interresse, la suite de sa carrière cinématographique se résuma à quelques caméos dans des films d'horreur. 

Elle se reconvertit et devint antiquaire à Los Angeles.

 

Un script, qualifié par l'un des acteurs, de « pire scénario qu'[il] ait lu de [sa] vie », des comédiens, au mieux, présents pour dépanner, au pire, décédés.... et, il faut bien le dire, un réalisateur en dessous de tout. Si « Plan 9 From Outer Space » est si connu par les amateurs de séries Z, c'est avant tout pour les myriades d'erreurs subsistant à l'écran. Ainsi, il arrive que, par la magie du montage, des fossoyeurs fuient, de jour, des vampires les coursant de nuit; Tor Johnson doit s'y prendre à plusieurs fois avant de parvenir à sortir de sa tombe; les policiers renversent des tombes en carton dans un cimetière du même métal, j'ajouterais même que l'un d'entre eux tient son pistolet à l'envers mais celui-ci le faisait exprès, pour voir si Ed Wood le remarquerait (faut-il préciser qu'il ne l'a pas remarqué?).

 

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Si « Plan 9 From Outer Space » n'est pas le film le plus raté du monde, il est quand même dans le peloton de tête. Ed Wood n'a quasiment pas un rond pour tourner le film et ne fait même pas semblant de le dissimuler. Je sais que le cinéma requiert que nous fassions preuve d'imagination, je l'ai souvent dit ici: bien sûr que les gens ne meurent pas vraiment dans les films, que les monstres ne sont pas réels, que les soucoupes volantes ne sont pas des vraies et que les extraterrestres sont aussi américains de tout le monde; notre imagination nous permet de faire avec et de croire à l'histoire que l'on nous raconte. Je crois que c'est çà que les anglo-saxons appellent la suspended disbelief. Quoi qu'il en soit, même avec la meilleure volonté du monde, quand on en vient à voir les fils qui suspendent les soucoupes volantes, on a du mal à ne pas voir en elles de simples enjoliveurs de Chevrolet baladées devant un décor.

 

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Pause soucoupes volantes.

 

« Plan 9 From Outer Space » est probablement l'un des plus mauvais films de SF jamais réalisé. Le très mauvais acceuil que lui fit la critique amena même la secte baptiste qui avait produit le film à expliquer, plus ou moins aimablement à Ed Wood que, finalement, pour la biographie du prédicateur, ils iraient voir quelqu'un d'autre. Parallèlement, c'est à cette secte que revinrent les « bénéfices » du film, autant dire que jamais Ed Wood ne toucha un cent sur ce film. Complètement ruiné, alcoolique au dernier degrés, il eut le temps de tourner un dernier film, « Night of the Ghouls » dont il n'eut jamais les moyens de faire développer la pellicule et qui ne sortit que de nombreuses années après sa mort. Il survécut en empruntant de l'argent à des amis et en écrivant des scenarii, se spécialisant, sous le pseudonyme de Akdov Telmig1, dans les scripts de films pour adultes.

Il signa aussi sous son vrai nom des scenarii « tous public » tel que celui de « La fiancée de la jungle », film sur la réincarnation mettant en scène une jeune femme qui, violée le soir de ses noces par un gorille apprivoisé, se souvient avoir été guenon dans une autre vie (un tel film existe, je l'ai vu).

 

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A défaut d'avoir eu son étoile sur Hollywood Boulevard, à défaut de voir ses films considérés comme les chefs-d'œuvre qu'il espérait, Ed Wood parvint à se faire une place dans le cœur des cinéphiles, faisant partie de ces fous qui ont fait du cinéma ce qu'il est aujourd'hui. Au royaume des aveugles les borgnes sont rois, au royaume des mauvais réalisateurs, Ed Wood règne en maître.

 

Fiche technique:

Titre alternatif: Grave robbers from outer space

Réalisateur: Ed Wood

Année: 1958

Pays: Etats-Unis

Durée: 1h 20

Genre: Quand la glace brûle.


1Adkov Telmig ou « Vodka Gimlet », du nom de son principal antidépresseur de l'époque. Pour les curieux, le gimlet est un cocktail à base de vodka et de citron.

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