Les visiteurs du soir

Publié le par Antohn

 

 

 

En 1942, après la Débâcle et la défaite de l'armée française face à l'Allemagne nazie, l'État Français eut tôt fait de se mettre à chercher les coupables de ce désastre. Selon eux, une armée qui avait gagné la guerre de 14/18 ne pouvait pas se faire balayer aussi facilement, oubliant que c'est justement parce que l'équipement de l'armée n'avait pas bougé depuis la Première Guerre Mondiale que les panzers allemands n'avaient eu aucun mal à détruire l'armée française. On reprocha, par exemple, à Léon Blum, de ne pas avoir préparé l'armée à un conflit alors qu'il était Président du Conseil; il parvint à prouver que les crédits supplémentaires qu'il avait voulu débloquer à cet effet furent bloqués par le ministre de la guerre de l'époque, un certain Philippe Pétain. Inutile de dire que son procès fut ajourné, à l'heure actuelle il n'a toujours pas repris.

LES VISITEURS DU SOIR

Une affiche, probablement originale. (source!: moviecovers.com)

  

On allait également chercher des « responsables » moins évidents, ainsi, Marcel Carné fut accusé d'avoir contribué à la défaite en sortant « Quai des brumes » qui aurait miné le moral des troupes. Ébranlé par cette accusation, Marcel Carné ne s'en laissa pas, pour autant, décourager et continua sa collaboration avec Jacques Prévert, qui avait donné tant de beaux films. Oui mais voilà, nous sommes en 1942, sous l'Occupation et Carné se rends assez vite compte qu'il est impossible de continuer à faire des films tels qu'il les faisait auparavant. Impossible, par exemple, de faire un film se déroulant dans la France occupée, les seuls pouvant le faire sans craintes étaient ceux qui, parce qu'il fallait bien manger, avaient accepté de réaliser des films de propagande.

 

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Marcel Carné essaie donc de tourner un projet qu'il avait depuis longtemps dans ses cartons: l'adaptation du « Chat Botté ». Le projet fut abandonné, seuls subsistent les décors, qui furent utilisés pour « Les visiteurs du Soir ».

Nous voilà transposés au XVe siècle, en 1485 plus précisément, sous le règne du bon roi Charles VIII, dit « L'affable », ce qui n'a que peu d'intérêt dans la limite où il n'apparait pas dans le film. Un jour, alors que le soir tombait sur les terres du baron Hughes, deux étranges ménestrels demandent le gîte pour la nuit. Ils prétendent s'appeler Gilles et Dominique, être frères et vivant en chantant aux banquets. Le moins que l'on puisse dire c'est qu'ils tombent à pic: le baron Hughes marie justement sa fille Anne ce soir-là, avec un certain chevalier Renaud, une brute pour qui la seule musique agréable est le râle d'un ennemi mourant sur le champ de bataille.

 

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Les deux ménestrels font forte impression, leurs chants envoutent les convives mais leurs étranges manières, ainsi que le fait que Dominique s'avère rapidement être une femme se déguisant en homme, soulève bien des interrogations. Et l'on a raison de les trouver étranges: Gilles et Dominique, ou quel que soit leur nom réel, sont deux âmes damnées, deux amants diaboliques renvoyés sur Terre par le Diable pour semer le malheur dans le cœur des Hommes. Le plan est simple: Gilles doit séduire Anne pour la détourner de son époux et Dominique doit séduire Hughes et Renaud pour semer la discorde entre eux et qu'ils s'entretuent.

Machiavélique, non?

 

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La seule chose que le Malin n'avait pas prévu, était que, si Dominique s'acquitte à merveille de sa tâche, ce n'est pas le cas de Gilles qui a la mauvaise idée de tomber amoureux de sa victime. Convaincu qu'il n'y a décidément plus moyen de se faire servir ma bonne dame, le Diable (Jules Berry) décide donc de retourner sur Terre pour finir le travail et ramener Gilles à la raison. Le tout se termine sur un final aussi triste qu'édifiant (et superbement bien trouvé d'ailleurs), que je ne vous dévoilerais pas, bien que l'envie m'ait titillé de le faire.

 

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Là où le film passe de très bon a intéressant c'est lorsque l'on se rends compte que, sous couvert d'un conte, Marcel Carné fait de ses « Visiteurs du soir » une véritable métaphore de la France sous l'Occupation.

Le baron Hughes, par exemple, ce vieil homme que l'on devine avoir été plein de vie et de courage sur le champ de bataille, aujourd'hui miné par le récent décès de sa femme et trop enclin à se laisser influencer par ceux qui l'entourent, c'est, bien évidemment, le Maréchal Pétain. Oui, je sais: aujourd'hui, Pétain est considéré comme un traître, ce n'était pas le cas en 1942. A cette époque, la plupart des gens avaient le souvenir du maréchal qui avait œuvré à améliorer les conditions de vie des poilus dans les tranchées, de celui qui avait été à l'origine de « victoire de Verdun » (affirmation erronée, à bien des égards), il était extrêmement populaire, notamment auprès des anciens combattants et c'est d'ailleurs . Quant à sa femme disparue, il est probable que ce soit la France, du moins celle qu'il a connu.

 

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A noter que, parmi les figurants, un spectateur particulièrement physionomiste reconnaitra quelques grands noms dans leur jeunesse, parmi lesquels Alain Resnais, Simone Signoret et Jean Carmet.

 

Le chevalier Renaud, quant à lui, cet être violent et insensible... ce sale type, il faut bien le dire, j'ai un peu plus de mal à savoir à qui il fait référence, peut-être aux proches de Pétain, comme Pierre Laval qui profitaient du fait que le maréchal n'avait plus toute sa tête (il n'était, paraît-il conscient de ce qu'il faisait qu'une ou deux heures par jour). Dominique et Gilles, quant à eux, devraient représenter respectivement la collaboration et la résistance. L'une obéit aux ordres, l'autre refuse et préfère la mort à la servitude.

Quant au Diable... est-il vraiment besoin de vous dire de qui il est question?

 

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« Les visiteurs du soir » est aussi un film sur les faux semblants, sur les illusions. Peut-être d'ailleurs doit-on y voir la clé pour décrypter le film, ce que nous voyons n'est pas ce que nous devons voir, ce n'est qu'un décor derrière lequel se cache une réalité que nous connaissons bien. Gilles n'est pas ce pacifique ménestrel aux yeux rêveurs qui salue les humbles et use de ses pouvoirs pour faire le bien. Dominique (jouée par Arletty) n'est pas ce jeune homme timide et efféminé qu'il semble être mais une femme fatale qui sait user de ses charmes pour aboutir à ses fins. Quant au Diable, il ressemble au Diable que l'on voit dans les contes médiévaux, redoutable dans les faits mais ridicule, sautillant partout comme... comme un diablotin, il faut bien le dire.

Comme dans les contes, c'est au moment où il croira avoir le dernier mot qu'il finira par être floué.

 

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« Les visiteurs du soir » est donc un film bien moins innocent qu'il en a l'air. Rien ne semble pluséloigé de la Fraae occupée qu'une Renaissance de conte de fée, faite de manants, de ménestrels et de montreurs d'ours, de tournois et d'amour courtois. Et pourtant, la lutte du bien contre le mal est un thème qui appartient à tous et à tout, au réel et au fantastique, il a beau être ressassé depuis que les Hommes racontent des histoires, il est une source inépuisable d'inspiration.

 

Fiche technique:

Réalisateur: Marcel Carné

Année: 1942

Pays: France

Durée: 2h

Genre: Il était une fois, il n'y a pas si longtemps que cela...

Publié dans Cinéma

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