Les vécés étaient fermés de l'intérieur

Publié le par Antohn

« Inspecteur? Commiss...? Oh mon Dieu, vous n'êtes pas de la police au moins? »

 

 

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Je n'ose imaginer que vous ayez le bon goût de lire ceci sans avoir un jour ouvert un exemplaire de la « Rubrique à Brac » de Marcel Gotlib. Si ce n'est pas le cas, je vous plains et vous envie en même temps: vous êtes passés à côté de la meilleure bande-dessinée du Monde et vous n'avez pas encore eu le plaisir de découvrir pour la première fois l'œuvre du Grand Marcel.

Paraissant chaque semaine dans Pilote, « La Rubrique à Brac » faisait suite aux « Dingodossiers », dessinées par Gotlib et scénarisés par Goscinny. Ce dernier n'ayant plus le temps d'écrire cette rubrique, Marcel Gotlib se chargea de la réaliser tout seul, donnant naissance, non seulement à sa coccinelle mais aussi à d'autres personnages comme le Professeur Burp, Hamster Jovial ou encore le Commissaire Bougret et l'Inspecteur Charolles, principaux protagonistes d'une série d'enquêtes policières parodiant des séries comme « Les cinq dernières minutes » ou « Maigret ».

 

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A l'origine, les enquêtes du Commissaire Bougret étaient des sketch joués lors de l'émission « Le Feu de camp du Dimanche matin » diffusée sur Europe 1. A chaque fois, un meurtre était commis et le Commissaire Bougret (joué par Gébé), accompagné de l'Inspecteur Charolles (joué par Gotlib) retrouvaient des indices bizarroïdes retrouvés sur les lieux du méfaits. S'ensuivait l'interrogatoire de deux suspects: Aristidès (Othon Frederic Wilfrid) et Blondeaux (Georges Jacques Babylas). Le premier, joué par Fred, a toujours les apparences du coupable: c'est une brute, il a un mobile, il est peu coopératif, à l'inverse du second, joué par Goscinny, d'une amabilité sans pareille, qui n'avait aucune raison de commettre ce meurtre et qui se montre tout à fait disposé à aider la maréchaussée. C'est pourtant ce dernier qui s'avère, à chaque fois, être le coupable, démasqué grâce à la « sagacité » du Commissaire (« l'un des suspects se ronge les ongles. Nous n'avons pas trouvé de rognures d'ongles sur les lieux du crime. Donc l'autre suspect est coupable! »).

 

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La couverture du script, dessinée par Gotlib (extrait de "Ma vie en vrac" de Marcel Gotlib et Gilles Verlant, ouvrage d'où fut extraite la majorité des informations necessaires à la réalisation de cet article)

 

« Le Feu de camp du Dimanche matin » s'avèrera une émission éphémère, ce n'est pas pour autant que Gotlib abandonna ses personnages qui eurent, donc droit à une seconde vie dans « Pilote ». Leur popularité fut telle que, lorsque Gébé eut comme projet de réaliser un film (« L'An 01 »), il demanda à Gotib d'écrire un sketch où apparaissaient Bougret et Charolles. Co-écrit avec un jeune scénariste du nom de Patrice Leconte, qui faisait de la bande-dessinée pour financer ses courts-métrages, ce sketch ne fut jamais intégré au film (ce qui n'empêcha pas à Gotlib et à Leconte d'apparaitre dans le long-métrage final).

Restait le sketch, que Leconte eut alors l'idée d'étoffer afin d'en faire un long-métrage. Pendant des mois, lui et Gotlib rédigèrent alors le script d'un film où deux policiers, le commissaire Pichard et l'inspecteur Charbonnier (les noms ayant été changés pour éviter tout conflit avec les éditions Dargaud) enquêtaient sur une affaire complexe puisqu'il s'agissait de la mort d'un homme, Gaspard Gazul, dont l'assassinat fut pour le moins atypique puisqu'il a littéralement explosé dans ses toilettes (fermées de l'intérieur).

 

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Coluche, qui dut faire des pieds et des mains pour que son imprésario, Paul Ledermann, le laisse jouer dans ce film. Il s'agit, si l'on excepte deux ou trois brèves apparitions, de son premier vrai rôle au cinéma.

 

Gotlib dit lui-même qu'il n'a connu que les meilleurs moments de la création de ce film. Outre le script, qui fut source d'un assez grand nombre de fous-rires, trouver des acteurs principaux et un producteur fut une partie de plaisir. Gotlib et Leconte connaissaient depuis longtemps Coluche, Gotlib ayant même réalisé l'affiche de son premier spectacle. C'est à lui que pensaient Leconte et Gotlib quand ils ont écrit le rôle de Charbonnier, rôle que Coluche a non seulement accepté mais en plus promis de faire gratuitement. Restait à trouver un Pichard crédible et Leconte pensa alors à Jean Rochefort qui accepta sans grandes difficultés, étant assez ouvert aux nouvelles formes d'humour en général et à la bande-dessinée en particulier. Quant à la victime, Gaspard Gazul, il fut interprété par Roland Dubillard, qui devait jouer dans le sketch d'origine.

 

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Leconte arriva alors chez Gaumont en présentant son script, en précisant qu'il avait été co-écrit avec Marcel Gotlib et que Coluche et Rochefort étaient d'accord. Autant dire que Gaumont accepta de financer le film à condition de changer le titre: le script original s'intitulait « Les vécés sont fermés de l'intérieur », il fut rebaptisé « Les vécés étaient fermés de l'intérieur » parce qu'Alain Poiré, directeur de Gaumont ne voulait pas produire un film intitulé « Les vécés sont fermés de l'intérieur », « Parce que quand je lis çà, avait-il dit, j'ai l'impression d'avoir la cuvette sous le nez. ».

 

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Robert Dalban, "gueule" du cinéma français de cette époque et dont on oublie trop souvent le nom (oubli réparé), ici dans le rôle d'un entraîneur de boxe.

 

Très vite c'est Patrice Leconte qui s'impose comme réalisateur, Gotlib étant passionné de cinéma mais n'ayant pas d'expérience de réalisateur. A ce moment là, Gotlib comprit que ce n'était plus « son » film et cela ne devint même plus celui de Patrice Leconte tant la Gaumont lui fit modifer de choses dans ce film. Patrice Leconte fut rapidement dépassé par les évènements, à son grand désarroi mais aussi à celui de Jean Rochefort. Si Rochefort est l'un des acteurs fétiches de Patrice Leconte, leur première collaboration fut pour le moins... chaotique.

Au début enthousiaste, Rochefort finit par être convaincu qu'il était en train de jouer le plus gros navet de l'histoire du cinéma. Il finit même par refuser de continuer le tournage, déclarant à la Gaumont que Patrice Leconte n'était pas capable de diriger des acteurs, demandant même à prendre la réalisation en main (ce qu'il fit durant une journée, aucune de ces scènes tournées sous la direction de Jean Rochefort n'a été intégrée au montage final).

Arrêter le tournage était impossible pour Jean Rochefort qui était lié par contrat avec la Gaumont et était donc obligé de finir le film, ce qui en dit long sur son état d'esprit durant un tournage qui dura près de deux mois. A la fin, il refusait même ne serait-ce que de parler à Leconte qui lui transmettait ses instructions via le premier assistant-réalisateur.

 

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Jean Rochefort, le désarroi, la contrainte et la desillusion en un regard.

 

Selon Patrice Leconte, Jean Rochefort était également frustré de se voir voler la vedette par Coluche qui, lui, était complètement impliqué dans ce film, c'est d'ailleurs la principale attraction du film: Coluche avait une vis comica incroyable et il transfigure littéralement un film pourtant navrant.

« Les vécés étaient fermés de l'intérieur » est la preuve que même les associations des meilleurs peuvent être contre-productives: Marcel Gotlib, Patrice Leconte, Roland Dubillard, Coluche et Jean Rochefort sont des gens dotés d'un talent fou individuellement mais dont l'addition a conduit à la catastrophe. J'ai déjà parlé du manque d'implication de Jean Rochefort, il faut aussi noter que le scénario est pour le moins bancal: je crois Gotlib quand il dit qu'il s'est amusé à écrire ce scénario mais ce qui rends très bien en bande-dessinée rends beaucoup moins bien à l'écran, d'autant plus que ce film, voulu comme une comédie, était éclairé comme un polar (à la demande de la Gaumont).

 

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Danièle Evenou, dans le rôle d'une prostituée bretonne délocalisée à Etretat.

 

L'histoire, quant à elle, est assez simple, tout en étant très compliquée: un employé de la RATP, Gaspard Gazul, est retrouvé mort dans ses toilettes. Causes du décès, on avait remplacé son poinçonneur à manivelle par une bombe qui a explosé au moment où celui-ci tirait la chasse. Seul indice: un boulon retrouvé sur le sol de son appartement. Chaque témoin renvoie à un autre témoin, faisant traverser la France au duo d'enquêteur, jusqu'au dénouement final, une sombre histoire de triplés qui ne fait rien pour arranger les choses. Le film se termine sur une phrase de Boileau-Narcejac qui explique qu'utiliser une histoire de frères jumeaux pour une enquête policière est le genre de ressort qu'il ne faut plus utiliser tant il est galvaudé, ce à quoi Gotlib et Leconte répondent « C'est pour çà que nous avons pris des triplés » , boutade qui, malheureusement ne sauve pas le film.

 

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Outre les débuts de Coluche, ce film voit aussi les débuts de Jean-François Derec, dans un rôle de dix secondes.

 

Le film sort le 7 janvier 1976. Malgré une affiche dessinée par Solé et une musique signée Paul Misraki, malgré la présence au générique de Coluche et de Jean Rochefort, le film ne bénéficie que du minimum syndical en matière de promo: Gotlib ne fait qu'une apparition télévisuelle, histoire de déclencher le bouche-à-oreille, rien de plus, la Gaumont estimant que les noms de Gotlib et de Coluche suffiront à amener du public. Même Fluide Glacial, le magazine co-fondé par Gotlib ne le mentionna.

Ce fut le cas pendant une semaine: malgré des critiques globalement catastrophiques le public alla voir cette curiosité et puis le 14 janvier sortit « Les dents de la Mer », « Les vécés étaient fermés de l'intérieur » quitta l'affiche; le film eut qand même le temps de sortir en Italie sous le titre « Il cadavere era già morto » (« Le cadavre était déjà mort »).

 

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A la suite de cette mésaventure, Patrice Leconte ne retourna pas pendant près de trois ans et sera tricard jusqu'au moment où il réalise « Les Bronzés », film hautement plus réussi qui rencontra le succès que nous savons. Gotlib, quant à lui, ne réécrivit de scénario qu'en 1988 (pour le film « Bonjour l'angoisse » de Pierre Tchernia, le même Pierre Tchernia avec lequel il collabora en 1972 pour « Le Viager ») et ne rejoua les acteurs qu'en 1986 (dans le film « Je hais les acteurs » de Gerard Krawczyk). Pire, Patrice Leconte et Marcel Gotlib se brouillèrent, brouille qui dura près de vingt ans.

Pour ceux qui s'intéressent aux relations entre Patrice Leconte et Jean Rochefort , ils finirent par se réconcilier lors du tournage de « Tandem » en 1988: devenu un réalisateur reconnu, Leconte insista pour retravailler avec Rochefort afin de lui prouver que « Les vécés étaient fermés de l'intérieur » n'était qu'un accident. Jean Rochefort accepta de donner une nouvelle chance à ce réalisateur qui l'avait tant agacé douze ans plus tôt et tout se passa merveilleusement bien.

Quant au film en lui-même, il conserve une certaine notoriété, devenant un film culte pour certains, au même titre que « Le jour et la nuit » de Bernard-Henri Levy, bénéficiant même d'une sortie DVD il y a quelques années, la chaine de télévision Direct 8 se payant même le luxe de le diffuser de temps à autres.

 

Fiche technique:

Réalisateur: Patrice Leconte

Pays: France

Année: 1976

Durée: 1h 45

Genre: Le Mystère des Cabinets Verts

Publié dans Cinéma

Commenter cet article

remi 01/02/2016 20:42

pourquoi le nom charolles j habite une ville dumeme nom y a til un rapport merci a vous

Antohn 01/02/2016 22:04

Bonsoir,
Je n'ai aucune certitude à ce sujet mais il semblerait que le nom de "Charolles" soit plutôt une référence au commissaire "Cabrol" dans la (vieille) série "Les 5 dernières Minutes". De même, Bougret serait une contraction entre "Bourrel" (le personnage joué dans cette même série par Raymond Souplex) et "Maigret".

depannage plombier paris 15 26/01/2015 20:09

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