Les tueurs de l'espace

Publié le par Antohn

 

Le cinéma c'est un peu comme le rock ou le politiquement incorrect: ce n'est pas avec trois accords que l'on devient une vedette. Et pourtant ça a l'air facile le cinéma: il suffit d'avoir une histoire (et si on a pas d'imagination on reprends une histoire déjà existante), une caméra, des décors et quelques comédiens à qui on a filé des dialogues. Ensuite on met la caméra en place devant un décor on crie « Scène 4, ça tourne, coco! » et puis à la fin de la scène on crie « Coupez! Elle est bonne! » ou « Coupez! On la refait » si un acteur a dit « saucisson » à la place d' « hippopothame ». Et puis, au bout de quelques semaines à faire ce petit ménage, on obtient suffisamment de pellicule pour tenir une heure dix, on les remonte histoire d'avoir une histoire cohérente, on le vend à un distributeur et hop! Badaboum le tiroir-caisse!

Je vous le dis M'dame Bidochon, le cinéma c'est tout des feignants! Ils peuvent s'estimer heureux qu'on aille les voir leurs films!

 

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Et si c'était plus compliqué que cela? Et si faire un film requérait un peu plus que du matériel? C'est exactement ce qui du finir par passer par la tête de W. Lee Wilder, et ce après avoir réalisé une poignée de films d'un intérêt douteux, dont « Les tueurs de l'espace ».

 

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Pour ceux qui se poseraient la question, oui, W. Lee Wilder est parent avec Billy Wilder, il s'agit plus précisément de son grand-frère. Après avoir commencé par monter une entreprise de maroquinerie dans le New Jersey, Wilhelm (ou « Willy ») Wilder finit par revendre les parts d'une entreprise qui fonctionnait pour suivre son frère, qui commençait à gagner correctement sa vie sur la côte Ouest. Dans les années 50, gravitaient autour des grands studios hollywoodiens un grand nombre de petites maisons de production spécialisées dans les films à petits budgets. C'était alors la mode des « doubles programmes », des billets de cinéma qui permettaient, de voir une film à gros budget puis un film de série B, le tout pour un prix abordable. C'était également l'époque des drive-in, ces cinéma en plein air où les adolescents allaient moins pour impressionner leur petite amie du moment que pour la qualité de ce qui y était projeté.

En d'autres termes, les drive-in et les doubles programmes ne sont qu'un ancêtre de ce que nous appelons les direct-to-DVD.

 

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"Le radar a des yeux qui ne se ferment jamais."

Wilder était tellement fier de cette réplique qui s'en servit à peu près lors de tous ses films.

 

Le but de ces studios était de produire des films à l'histoire minimaliste et au budget le plus riquiqui possible et à ce niveau là Wilder (qui tournait sous le pseudonyme de « W. Lee », évitant ainsi de prêter à confusion avec son frère en se faisant appeler « Willy ») était fort, très fort. Ce n'est pas que ses méthodes étaient particulièrement révolutionnaires mais s'il savait être économe, il lui arrivait de franchir le pas entre l'économie et la pingrerie. En 1953, il avait, par exemple, été le premier à mettre en scène le Yéti au cinéma, pour ce faire, il avait dû faire fabriquer un costume pour la bestiole mais il économisa tellement sur les moyens qu'en guise de costume, le pauvre acteur l'incarnant dut revêtir une espèce de grenouillère en peluche, tellement ridicule qu'à aucun moment, Wilder ne put nous montrer correctement le Yeti, passant l'intégralité du film à nous le cacher sous des prétextes divers et variés.

 

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Des directives puritaines interdisaient à l'époque de montrer certaines choses, dont un homme et une femme dormant dans le même lit (et ce même s'ils étaient mariés!). Cela amena quelques scènes absolument idiotes, comme deux époux dormant chacun dans un lit séparé.

 

« Les tueurs de l'espace » fut lui aussi victime de cette restriction de moyens.

L'histoire en elle-même est assez simple et commence, comme beaucoup de films de série B, « Les tueurs de l'espace » commence avec quelques images tournées par l'armée américaine. Les archives publiques de l'US Army étant libres de droit, beaucoup en profitaient pour coller quelques véhicules militaires réalistes (et pour cause) et tout un tas de figurants qu'il n'y aura pas à payer. Après un essai nucléaire, l'avion du professeur Martin, un éminent physicien, s'écrase pour une raison inconnue. Peu de temps auparavant, lui et son pilote avaient aperçu une étrange lumière venant du point d'impact.

Alors que l'etat-major tente de consoler la veuve, le docteur Martin revient à la base, un peu groggy mais vivant. Comment a-t-il survécu à ce crash? Nul ne le sait, même lui. Il a l'air en parfaite santé si ce n'était une légère et discrète égratignure sur le torse qu'il pense être dûe au crash.

 

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« Et la greffe de coeur ca tient?

-Impec'. Bon ils font ca avec un couteau suisse mais ca ne m'a quasiment rien coûté. Toi aussi tu devrait te faire opérer au Bangladesh! »

 

 

Pourtant, le docteur Martin commence à agir bizarrement, il semble parfois comme hypnotisé, il revient à la base alors qu'il n'a rien à y faire, fouille dans des tiroirs top-secrets et se fait surprendre une nuit, en train de déposer un mystérieux papier sous un rocher.

 

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Pour les fans de "Mission Impossible", la réponse est "Oui, le Peter Graves crédité au générique est bien le même qui jouait l'agent James Phelps".

 

La vérité éclate rapidement: le docteur Martin ne s'est pas crashé accidentellement, il a été capturé par des extraterrestres qui lui ont greffé une puce hypnotisante afin de s'emparer de certains secrets. Leur but est simple: pomper l'énergie nucléaire des Humains pour rayer toute vie de la carte et coloniser la Terre, vu que leur planète à eux n'existe plus.

Et, comment dire... voir notre bonne vieille Terre colonisée par ces trucs n'est pas une perspective des plus réjouissantes, dans la mesure où ils ressemblent à çà:

 

vlcsnap-149524"Et croyez qu'on le regrette."

 

Bien qu'une explication à leurs yeux globuleux soit donnée durant le film, le fait que ces extraterrestres aient des prunelles en forme de balles de ping-pong est dû à une simple chose: ce sont des balles de ping-pong. Selon les sources, Wilder ne voulait pas payer les services d'un maquilleur pour donner une apparence extraterrestre aux acteurs et eut donc l'idée de prendre de vieilles balles de ping-pong, des combinaisons de patinage de vitesse et un peu de papier alu histoire de leur fabriquer des costumes un tant soit peu crédibles. Vous me direz que beaucoup d'entre nous ont fabriqué de tels costumes pour des goûters d'anniversaires ou des kermesses d'école c'était mignon tout plein mais voir çà dans un film destiné au cinéma... oui: dans un sens c'est mignon tout plein également! On a simplement l'impression que la Terre vient de se faire envahir par des cosplayers fous ce qui relativise la menace.

 

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Les moyens mis en oeuvre par les extraterrestres pour venir à bout des terriens restent assez compliqués à comprendre: ils ont visiblement trouvé un moyen, en pompant l'énergie nucléaire des Hommes, d'agrandir certains animaux dont ils ont l'intention de se servir pour éradiquer les humains. Ne rêvez pas: en lieu et place des animaux géants, nous avons juste des stock-shots animaliers en gros plan et (mal) incrustés derrière un acteur faisant semblant d'être terrifié.

 

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"AAAAAH! Un écran!"

 

Le reste est assez brouillon et se termine, comme il se doit dans les films de SF de cette époque par un magnifique champignon atomique, scène finale où nous apprenons également qu'aux Etats-Unis, la sécurité des centrales nucléaires est tellement efficace qu'elle peut être prise d'assaut par un type seul, sans armes et en pyjama.

 

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Vous l'aurez compris, « Les tueurs de l'espace » n'est pas un grand film et n'est resté dans les mémoires que pour ses extraterrestres aux yeux globuleux, symboles du kitsch que pouvaient revêtir les films de cette époque. Comme d'habitude, ces ennemis venus on ne sait quand et voulant coloniser les terres des Hommes et s'emparer de leurs secrets ne sont pas sans rappeler évidemment les soviétiques qui étaient, davantage qu'une invasion extraterrestre, la principale préoccupation des Américains de l'époque. Peut-être il y a-t-il un lien entre cette crainte et l'aspect ridicule des aliens, chargé de tourner en dérision les communistes. Quoi qu'il en soit, c'est en partie pour de tels films quel les amateurs de cinéma de série Z se souviennent de W. Lee Wilder (certains allant même à le comparer à un Ed Wood qui aurait eu plus de moyens) et que ses films sont encore visibles: le site américain archive.org en conserve une copie et l'un de mes fournisseurs préférés en matière de bizarreries, les éditions Bach Films en a même sorti une version sous-titrée en français. Personne n'arrête la diffusion du patrimoine mondial.

 

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"Allez, Ciao!"

 

 

Fiche technique:

Titre original: Killers from space

Réalisateurs: W. Lee Wilder

Année: 1954

Durée: 1h 10

Pays: Etats-Unis

Genre: L'invasion des pilleurs de Décathlons.

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