Les clones de Bruce Lee

Publié le par Antohn

 

"Maintenant dans le monde entier

Les enfants cherchent à t'imiter

Sans jamais pouvoir t'égaler"

Dany Marchetti,  Bruce Lee

 

20 juillet 1973. C'est une bien triste nouvelle qui accueille au saut du lit les fans de films d'arts martiaux: Bruce Lee est mort à Hong-Kong des suites d'un œdème cérébral.

Très vite, les suppositions sont allé bon train. Pour quelques uns, Bruce Lee avait été victime d'une overdose. Pour d'autres, il avait été assassiné par des maîtres d'arts martiaux jaloux qui lui auraient porté une prise mortelle qui ne tue que de nombreuses heures après avoir été portée. Enfin, certains refusaient de croire à sa mort: Bruce Lee venait d'être obligé de fermer son école d'arts martiaux parce qu'il était sans cesse dérangé par des imbéciles qui venaient le défier et pour eux c'était limpide. Bruce Lee se faisait passer pour mort et vivait aujourd'hui dans un bunker quelque part sous terre, à côté de James Dean, de Marilyn Monroe et d'Adolf Hitler.

Ce genre de réaction est compréhensible: les admirateurs d'une vedette ont toujours du mal à accepter la mort de leur idole. D'autres personnes eurent encore plus de mal à s'y faire: les producteurs de films de kung-fu qui craignirent que l'absence de Bruce Lee à l'écran ne sonne le glas de leur industrie.

 

Clones de Bruce Lee

Même lorsqu'il s'agissait de réaliser une affiche...

(Affiche des "Clones de Bruce Lee" (source: wrongsideoftheart.com))

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...on hésitait à changer une recette qui avait marché.

(Affiche originale d'"Opération Dragon" (source: wrongsideoftheart.com))

 

C'est alors que fleurirent sur les plateaux de tournage hong-kongais des artistes martiaux à qui l'on fit comprendre rapidement qu'ils avaient intérêts à rappeler au maximum Bruce Lee afin de pouvoir sortir leurs films sous des jaquettes qui pourraient tromper le chaland. De la même manière qu'il existe en France des sosies de Johnny Halliday, de Claude François, de Mylène Farmer ou de C Jérôme (pour le dernier cas on me fait signe que « non, il faut pas déconner »), les studios de cinéma hong-kongais ont vu surgir des ribambelles de sosies de Bruce Lee, « parce que bon, patron, ca a marché une fois, ca marchera à chaque fois. Les trucs comme le charisme ou le talent c'est secondaire ».

 

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Résultat: entre 1973 et le début des années 80, des films tels que « Bruce Lee défie Las Vegas », « Salut Bruce Lee Bonjour le Tigre », « On l'appelait Bruce Lee », « Le poing vengeur de Bruce », « La résurrection du Dragon », « Les doigts de Bruce Lee », « Bruce Lee héros légendaire », « La vie sentimentale de Bruce Lee » et j'en passe alimentèrent les rayons des vidéo-clubs occidentaux.

 

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"Vous voyez Nancy? Ceci est un spectromètre cloneur synusoidal à double commande vocale et balayage synosyncratique.

-Belle machine, professeur; c'est du matériel américain?

-Non: piqué à  une boite de nuit. Ces idiots s'en servaient comme stroboscope."

 

Toute image de Bruce Lee est traquée: en 1978, les quinze minutes de combat que Bruce Lee avait déjà tourné pour son prochain film (dont un combat contre le basketteur des Los Angeles Lakers Kareem Abdul-Jabbar, qui était son élève) sont même incorporées dans ce qui est présenté comme le dernier film de Lee: « Le Jeu de la mort », où un vague sosie essaie, par divers artifices, de dissimuler son visage. Il resta suffisamment de stock-shots pour tourner un « Jeu de la mort II » où un certain Wong Cheng Li tente tant bien que mal de faire croire qu'il se bat aux côté de Bruce Lee, le tout aidé par la magie du champ/contre-champ.

 

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Ce que j'adore dans les films de kung-fu des années 70 c'est le goût certain des décorateurs en matière d'ameublement.

 

Parfois, les références à Bruce Lee se limitent aux titres et à la vague ressemblance du personnage principal avec l'acteur. Parfois les producteurs ont moins de vergogne et mélangent des images du vrai Bruce Lee avec un faux et revendent le film en mettant « Bruce Lee » en gros sur la jaquette. Et puis certains n'ont peur de rien et celui des « Clones de Bruce Lee » en fait partie.

 

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Vous en connaissez beaucoup, vous, des producteurs qui en profitent pour insérer les vidéos de leurs vacances dans leurs films?

 

Jugez plutôt: le film commence le jour de la mort de Bruce Lee. Apprenant le décès de l'acteur, le SBI (« Special Bureau of Investigations »... beware!), convoque le professeur Lucas, un grand généticien, qui prélève quelques gouttes de sang du défunt petit dragon. Il n'est pas collectionneur: le but du SBI est, avec l'aide du professeur Lucas, de créer des clones de Bruce Lee qui, avec l'entraînement approprié, pourront botter les fesses de quelques criminels.

Je ne suis pas un expert en génétique mais je crois savoir quand même deux choses en matière de clonage: la première c'est que les capacités de l'« original » ne seront pas forcément celles de la copie et la seconde étant que les deux êtres, partageant le même profil génétique, sont sensés être identiques, or:

 

Voici l'original (aimablement fourni par le film lui-même):

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Voici les copies:

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Je vous présente Huang King Lung, Yi Tao Chang et Mun Kyong-sok, alias Bruce Le, Bruce Lai et Dragon Lee. Ces trois artistes martiaux, qui n'étaient pas plus mauvais que d'autres, font partie de ces pauvres bougres à qui on a collé des pseudos rappelant Bruce Lee sous prétexte qu'ils avaient la même morphologie. Notez qu'il n'est pas toujours facile de savoir qui est qui: non seulement ces charmants messieurs se voient régulièrement affublés de lunettes de soleil qui leur bouffe la moitié du visage mais en plus, la production a jugé amusant d'embaucher deux autres "sosies" (Bruce Leung et Bruce Thai)  qui, eux, ne jouent pas des clones.

 

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On notera dans ce film la présence de Bolo Yeung, crédité, ici, sous son vrai nom: Yang-Tse.

Né en République populaire de Chine, il arriva à Hong-Kong (qui n'appartenait pas à la Chine, à l'époque) d'une façon assez insolite: il traversa à la nage le bras de mer qui séparait la ville du reste de la Chine.

Sa carrure imposante (il fut élu "Monsieur Hong-Kong" tous les ans de 1967 à 1977) lui ouvrit rapidement les portes des studios de cinéma, où il joua essentiellement les grosses brutes. Son plus grand rôle fut très probablement celui de Bolo dans "Opération Dragon".

On raconte que Bruce Lee, impressioné par le colosse, lui aurait promis de l'affronter lors d'un prochain film... la suite vous la connaissez.Bolo Yeung dut attendre 1988 et le film "Bloodsports" (avec Jean-Claude van Damme) pour percer aux Etats-Unis.

En attendant, Bolo Yeung apparut dans un grand nombre de films de Bruceploitation, comme pour faire un clin d'oeil aux fans (surtout qu'il ne coûtait pas cher). 

Aujourd'hui, il vit en Californie. Ses deux fils sont bodybuilders et lui-même va régulièrement soulever de la fonte et fait quelques caméos dans des films d'action. Les dernières rumeurs l'enverraient dans "The Expendables II"

 

Le premier de ces clones (« Bruce Lee 1 ») est envoyé régler son compte à un certain Chai-Lo, un homme d'affaires véreux propriétaire d'un studio de cinéma. Quand vous êtes le clone de Bruce Lee et que vous devez infiltrer le gang d'un producteur de films, le mieux est de... se faire engager comme cascadeur. Vu que c'est le clone de Bruce Lee, il se montre extraordinaire (à noter qu'à aucun moment sa ressemblance avec Bruce Lee n'est évoquée). Malheureusement pour Bruce Lee 1, monsieur Chai-Lo est soit le filou le plus perspicace du monde soit le plus parano: pour lui, son nouveau poulain est trop bon pour être un simple acteur, c'est peut-être un agent infiltré... dans le doute, il décide de l'éliminer en tentant de provoquer un accident sur le plateau. Ironie du sort, c'est de cette manière qu'en 1993, mourut Brandon Lee, le fils de Bruce.

Inutile de vous dire que le plan de Chai-Lo échoue, je ne vais pas m'étendre davantage là-dessus d'autant plus que le meilleur est à venir.

 

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"Comment çà "à venir"? Il y a une suite?

-Oui là, patron.

-Où?

-Là, en dessous."

 

Pendant que Bruce Lee 1 savate du méchant producteur et batifole gentiment avec l'assistante du professeur Lucas, le SBI envoie Bruce Lee 2 et 3 en Thaïlande mettre fin aux agissements du redoutable docteur Ny, ignoble scientifique concupiscent qui tire la majeure partie de ses revenus d'une drogue de synthèse qui alimente le marché chinois. Oui mais voilà, l'argent ne fait pas tout: le pouvoir c'est bien aussi! C'est pour cela que Ny et ses laborantins mettent au point dans leur laboratoire (astucieusement déguisé en simple cave dans laquelle on aurait mis une table, quelques éprouvettes et une demi-douzaine de bouteilles remplies de liquides colorés), un sérum capable de transformer de simples hommes en invulnérables statues de bronze (ou en mecs en slip peints en doré, ca dépends des points de vue).

 

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"Bon, voyons voir: je viens d'expliquer mon plan machiavélique pour dominer le monde, j'ai rudoyé mes sbires....qu'ais-je oublié ?"

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"Ah oui, éclater d'un rire sardonique!"

 

Ce décor planté, l'action ne s'arrête plus. A peine le réalisateur égrillard trouvera-t-il le temps de nous insérer quelques scènes montrant des figurantes thaïlandaises dans le plus simple appareil batifolant sur une plage de Bangkok, scène tellement inutile que j'en suis même venu à me demander si elle n'a pas été piquée à un autre film.

 

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Contrairement à ce que véhiculent de trop nombreux clichés, la Thailande n'est pas peuplée que de trafiquants de drogue et de filles faciles... il y a aussi des voyeurs.

 

Le reste, c'est grosso modo de la baston: il faut trouver le laboratoire du docteur Ny? Baston! Il faut investir le labo? Baston! Des hommes de bronze nous barrent la route? Baston! Il faut poursuivre les hommes de bronze? Baston! En passant par là, bronze ou pas bronze, on ne voit pas trop la différence, mis à part au niveau de la couleur ou du bruit métallique que ces derniers font quand ils tapent (et encore, quand le responsable du mixage pense à mettre le bon son). Peu importe le bruit, de toute façon, il n'est rien face à la méthode absolument ridicule trouvée par les héros pour se débarrasser d'eux et couler les plans du docteur Ny en même temps que ses bronzes.

 

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"Mouhahaha! "Couler", "bronze"! Vous avez saisi patron?"

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"Ben quoi patron vous riez pas?" 


Chaque tiers du film, en gros a son méchant: la dernière partie étant réservée au professeur Lucas lui-même. Une fois les clones rentrés au bercail, Lucas estime qu'il n'a pas été suffisamment remercié par le SBI et que puisque c'est comme çà il va détruire les clones. Ces derniers étant à ses ordres, il leur ordonne, par haut-parleur, de se battre entre eux jusqu'à la mort (et une nouvelle scène de baston! une!). Il reste trente minutes et nous allons assister à l'une des demi-heure les plus bourrines de l'histoire du cinéma. Un peu comme dans un jeu vidéo, les clones vont affronter tous les sbires du professeur Lucas un par un, y compris ce pauvre Bolo Yeung qui n'avait pourtant rien demandé, avant de finir par faire arrêter le professeur Lucas (bonne chance au SBI pour expliquer cette histoire de clones à la police).

 

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Et encore, ils n'auront pas à leur expliquer qu'un savant fou thailandais a essayé de conquérir le monde avec une poignée d'hommes de bronze.

 

A ce que je sais, peu d'acteurs ont donné autant d'imitateurs que Bruce Lee qui fut, pour les artistes martiaux une bénédiction et une malédiction. Bruce Lee est le précurseur du film de kung-fu tel que nous le connaissons aujourd'hui, il lança dans les années 70 une mode qui fit le bonheur des studios de Hong-Kong. Dans son sillage, il ne doit pas y avoir un artiste martial à qui l'on ait pas donné sa chance mais la course pour trouver le nouveau Bruce Lee a sabordé bien des carrières. Combien d'athlètes se sont-ils retrouvés obligés de singer « le Petit Dragon » avec le même pantalon noir ou la combinaison jaune qu'il portait dans « Le jeu de la mort »?

 

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Il faut dire que les rares tentatives de variantes au niveau costume se sont révélées... intérressantes.

 

A partir des années 80, les films de Bruceploitation se sont mis à devenir moins fréquents: l'émergence de nouveaux acteurs comme Jackie Chan (qui eut lui aussi droit à ses sosies) ont convaincu les derniers réfractaires que chercher un nouveau Bruce Lee ou le copier était inutile.

Reste aujourd'hui, dans les vidéothèques des cinéphiles les plus déviants, des vestiges de cette époque où la législation hong-kongaise en matière de propriété intellectuelle était pour le moins laxiste et où un public ne parvenait pas à faire le deuil de son idole.

 

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"Excusez-moi, le concours de sosies de Bruce Lee c'est bien ici?

-Non, c'est les sosies de Mireille Mathieu, Bruce c'est la troisième à gauche, juste après Marilyn Monroe."

 

Bruce Lee était mort depuis longtemps quand je vins au monde, je n'ai donc qu'une lointaine idée de l'impact qu'il eut de son vivant (un peu comme James Dean, en fait) et je vous avoue que les quelques films que j'aie vu avec lui m'ont plutôt déçu: oui il a du charisme, oui il est spectaculaire mais j'ai toujours pensé que dans un film de kung-fu, c'est le scénario qui doit être prétexte à scène de baston et non l'inverse. Quoi qu'il en soit, des films comme « Les clones de Bruce Lee » me donnent une idée de ce qu'était Bruce Lee: pour que des producteurs aient été tellement impressionnés par un acteur qu'ils préférèrent le copier que d'essayer d'autres styles, c'est qu'ils le considéraient comme quelqu'un d'indispensable.

Et les hommes indispensables, comme le disait Clemenceau, les cimetières en sont plein.

 

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"Attendez! Quand je fais comme çà je lui ressemble un peu, non?"

 

Un jour, un spécialiste des films de kung-fu, Mark Pollard (du site kungfucinema.com) a résumé « Les clones de Bruce Lee » de cette manière: « Les clones de Bruce Lee » est le « Plan 9 from Outer space » du cinéma Hong-Kongais ». Si j 'étais feignant je me contenterait d'écrire ceci.

Joseph Kong n'est pas Ed Wood mais il y a dans ce film la même étincelle de folie, la même volonté de solliciter au delà de ses capacités l'imagination du spectateur, le même mépris de toute logique qui finit par nous rendre le film attachant. Les soucoupes volantes et les vampires sont remplacés par des artistes martiaux et des savants fous mais l'esprit est le même.

 

Fiche technique:

Titre alternatif: Enter three dragons

Réalisateur: Joseph Kong

Année: 1978 (?)

Pays: Hong-Kong/Philippines

Durée: 1h 30

Genre: La fureur de vaincre le big boss de l'opération jeu de la mort du dragon.

 

BONUS: Le site clonesofbrucelee.co.uk, qui a l'ambition de répertorier l'intégralité des films de bruceploitation ainsi que l'intégralité des sosies de Bruce Lee.

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