Le Masque du démon

Publié le par Antohn

 

« Tu ne pourras fuir hors de mes griffes et des griffes de Satan. Déjà du fond des ténèbres des forces se déchaînent, prêtes à frapper au moindre signe! Ma vengeance retombera sur toi et sur ta descendance tout entière, elle coulera dans le sang de tes fils et des fils de tes fils tandis que je continuerais à vivre une vie immortelle! Et c'est eux qui viendront me rendre cette vie que tu vas me prendre et je reviendrais les tourmenter durant des siècles et des siècles! »

 

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Le brouillard qui nimbe ce cimetière moldave, en cette nuit, ne peut cacher l'horreur de ce qui s'y déroule. Nous sommes au XVIIe siècle. A cette époque, la Sainte Inquisition pourchasse sans relâche les vampires et autres sorciers. Tous les moyens sont bons pour éradiquer les serviteurs du Diable et personne, absolument personne, n'échappe à la justice du grand inquisiteur, le comte Vajda, pas même Asa, sa propre soeur; c'est elle que le comte s'apprête à faire exécuter cette nuit là. Asa Vajda est attachée à un anneau de bois et écoute son frère prononcer la sentence de mort et la renier. A côté d'elle, un homme est ligoté à une planche, visiblement mort, le visage couvert par un masque en bronze grimaçant. Ce masque, c'est le tristement célèbre Masque du Démon, l'objet employé par l'Inquisition pour tuer les sorciers. Le bourreau se saisit d'un masque similaire au sol et l'approche du visage de la comtesse. L'intérieur du masque est herissé de pointes acérées et, alors que le bourreau se rapproche, la comtesse trouve alors la force de maudire son frère. Elle reviendra. Alors que le tonnerre se met à gronder de plus en plus fort, elle lui fait cette prophétie: ce sont ses descendants qui la réveilleront et alors elle n'aura de cesse de les tourmenter. Cette malédiction proferée, le bourreau lui couvre le visage de cet atroce instrument de supplice, se saisit d'un maillet et l'enfonce d'un grand coup sur le visage de la sorcière.

Le film commence à peine et le spectateur, déjà, est cloué sur son fauteuil, terrifié (le lecteur aussi pour peu que mon travail ait été bien fait).

 

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Ainsi commence le Masque du Démon, chef d'oeuvre du cinéma d'horreur gothique italien, premier, et peut-être meilleur, film du maître du genre, le grand Mario Bava. Inspirateur, entre autres, de Tim Burton, Mario Bava ne s'est pourtant lancé dans le cinéma que de façon tout à fait fortuite. Il estimait ne pas avoir assez de talent pour être réalisateur se destinait à la carrière de peintre. Un jour, il vint à aider son père, Eugenio Bava, l'un des pionniers du cinéma italien, sur des plateaux de tournages. Il réalise alors quelques documentaires, des courts métrages et co-réalise quelques péplums et autres films d'horreur, sans être crédité au générique. Bava montre alors des qualités certaines comme chef éclairagiste, « la lumière », dira-t-il un jour « c'est soixante-dix pour cent du travail lorsque vous voulez créer une atmosphère », les trente pour cent restants, c'est en grande partie sa formation de peintre qui les lui apporte.

Mario Bava est un jeune réalisateur plein de talent et cela n'échappe pas au producteur Massimo de Rita qui, en 1960, confie au fils d'Eugenio Bava la réalisation d'une adaptation de la nouvelle de Nicolas Gogol « Viï ».

 

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L'adaptation est assez libre: la nouvelle de Gogol raconte l'histoire de Thomas, un étudiant en philosophie, qui tue une sorcière et qui, appelé au chevet d'une jeune femme mourante, se rends compte qu'elle est cette sorcière et qu'elle est revenue des morts pour se venger. Le scénario du film est quelque peu différent: le héros n'est plus philosophe mais médecin et il ne tue pas de sorcière, bien au contraire. En se rendant, avec son mentor, à une conférence, il est arrêté en rase-campagne par la rupture de l'une des roues de son fiacre. Par un hasard comme seul le Destin peut en provoquer, ils se trouve qu'ils se sont arrêtés à proximité d'une chapelle en ruine près de laquelle ils rencontrent la comtesse Katja Vajda, descendante de la sorcière Asa Vajda à laquelle elle ressemble de façon frappante. En descendant dans la crypte, ils découvrent le tombeau de la princesse, qui porte encore son masque et dont le visage est placé devant une lucarne où est placé un crucifix. Vu qu'il faut bien que la sorcière se réveille, les deux médecins brisent accidentellement le crucifix et ôtent son masque à la défunte, constatant, avec un étonnement mêlé de terreur, que son visage n'a presque pas subi les ravages du temps.


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A l'origine, Barbara Steele et Arturo Dominici (qui joue Igor Javutich) devaient porter de fausses canines en plastique, accessoire finalement supprimé par Mario Bava, estimant qu'ils ne rendaient pas assez bien.


La suite est aisée à deviner: le cocher vient les prévenir que la roue est réparée mais que ca ne tiendra pas longtemps, le mieux est de passer la nuit dans le château d'à côté. Ils y retrouvent alors la comtesse Katja mais aussi son père qui informe les héros du fait que ce soir est le deux-centième anniversaire de la mort de la comtesse Asa et que, cent ans auparavant, la comtesse Macha avait disparu dans des conditions mystérieuses. Coïncidence troublante, Macha ressemblait elle aussi à la comtesse Asa Vajda.

Pendant ce temps-là, libérée de la vue du crucifix, la sorcière revient à la vie et ressuscite Igor Javutich, son âme damnée (sans jeu de mots), l'homme qui avait été mis à mort avec elle. Le lendemain, on découvre que le châtelain a été tué et le bruit se répand dans le village que la sorcière est revenue d'entre les morts, comme elle l'avait prédit deux siècles auparavant et qu'elle cherche maintenant à se venger en détruisant la lignée des Vajda.

 

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Igor Javutich, cocher démoniaque dont le script italien sous-entendait qu'il était le frère d'Asa Vajda, incluant une dimension incesteuse à la relation entre les deux morts-vivants. Afin d'éviter que la censure n'empêche la diffusion du film, les versions étrangères ne font plus mention du moindre lien de parenté. Cela explique toutefois pourquoi son portrait se trouve dans le château des Vajda.


Galatea, le studio de Massimo de Rita, laissa six semaines à Mario Bava pour tourner ce film et, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'était particulièrement long. D'ordinaire, les films en Italie étaient tournés en trois ou quatre semaines, avec tout ce que cela impliquait: il fallait qu'une prise soit bonne dès le début et on comptait sur le montage pour arrondir les angles, à commencer par la post-synchronisation qui permettait à tous les acteurs de s'exprimer dans la même langue, ce qui n'était pas le cas lors des tournages où chaque acteur s'exprimait dans sa langue maternelle.

Laisser six semaines à Mario Bava était donc une façon de lui permettre de de peaufiner, de laisser à un réalisateur en qui la production croyait le temps de faire un film de qualité, et le moins que l'on puisse dire c'est que les espoirs de Massimo de Rita n'ont pas été déçus.

Ce n'est pas pour autant que le film n'a pas été réalisé dans l'urgence: Barbara Steele, par exemple, ne recevait la traduction de son script que le jour même du tournage, ce qui faisait qu'elle arrivait sur le plateau sans savoir ce qui arrivait à son personnage.

 

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En parlant de Barbara Steele, si ce film est le premier entièrement réalisé par Mario Bava, il s'agit également du premier grand rôle de cette actrice qui reste, pour les amateurs de films d'horreur, une icône à la hauteur d'un Boris Karloff ou d'un Bela Lugosi. Possédant une prestance et un visage aussi beau que dur, Barbara Steele est considérée comme « la Reine des scream-queen », une actrice dont il serait injuste de réduire la carrière aux seuls films d'horreur mais qui s'est véritablement révélée par ses rôles de femmes fatales, dans tous les sens du terme. Il est fort probable que peu d'actrices aient pu, comme elle, jouer tout aussi bien Katja qu'Asa Vajda, jouer aussi bien la proie que le prédateur. Il est peu probable que, sans Barbara Steele, ce film ait eut le même statut de chef-d'œuvre oublié.

 

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Ce film eut tellement de succès que, peu après la sortie du film, une société de production américaine (dont Mario Bava ne donna jamais le nom) lui aurait proposé d'en faire un remake, en couleur cette fois-ci, ce que Mario Bava refusa, estimant que la couleur enlèverait à l'ambiance oppressante du film. Un autre eut moins de scrupules, Lamberto Bava, fils de Mario qui réalisa en 1989, un « Masque du Démon » qui passe plus pour un hommage au travail de son père que pour un simple remake bête et méchant.

 

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Enfin, bon, je ne vais pas non plus étaler sur deux-cent lignes un avis qui ne tient qu'en quelques mots: « Le Masque du Démon » est un chef-d'oeuvre du cinéma d'horreur, interprété de façon magistrale, réalisé par un génie et terrifiant à souhait (j'en connait qui n'ont pas survécu à la première scène). Film fondateur du cinéma d'horreur italien, film qui a promut Mario Bava du rang de « tâcheron » à celui de « maitre », film qui a fait de Barbara Steele l'actrice qu'elle est aujourd'hui, certains reprocherons au « Masque du démon » de ne raconter qu'une banale histoire de morts-vivants, de manquer d'originalité... plût au Ciel que tous les films manquant d'originalité atteignent un tel degrés de perfection.

 

 

 

Fiche technique:

Titre original: La Maschera del Demonio

Réalisateur: Mario Bava

Année: 1960

Pays: Italie

Durée: 1h27

Genre: Un diamant dans les tenèbres

Publié dans Cinéma

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