Le Führer en folie

Publié le par Antohn

 

Pour un insomniaque dans mon genre, un type qui dort comme un bébé (comprenez par là que je me réveille toutes les deux heures que que je met trois plombes à me rendormir), on ne peut pas foncièrement dire que ne pas avoir régulièrement son quota d'heures de sommeil soit quelque-chose de bénéfique. Cette insomnie chronique me sert toutefois, une fois par an, quand je participe à ce qui est devenu pour moi un rendez-vous habituel, et l'un de ceux que je ne manquerais pour rien au Monde, à savoir la Nuit Excentrique de la Cinémathèque Française.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas le principe, disons qu'il s'agit d'une nuit thématique comme la Cinémathèque en fait parfois, réalisée en collaboration avec le site nanarland.com, où environ quatre-cent malades (dont votre serviteur) s'enferment pendant une nuit entière pour s'enfiler un condensé de ce que le cinéma peut nous offrir de plus raté, de plus idiot, de plus improbable, voire les trois en même temps.

Non on dort pas cette nuit-là, et vu ce qui se passe sur l'écran ce serait difficile.

 

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C'est ainsi que vers quatre heures du matin, j’assistai à la projection sur grand écran de ce qui devait être l'une des expériences les plus marquantes de ma carrière de cinéphage, « Le Führer en Folie ». Ne vous fiez pas à ces airs innocents de bonne grosse comédie franchouillarde, ne vous fiez pas à la présence de Michel Galabru et Georges de Caunes au générique, ne considérez pas que la présence d'Henri Tisot dans le rôle principal soit un gage de respectabilité (vu qu'il a été en classe avec ma grand-mère il ne peut qu'être un homme respectable), « Le Führer en folie » est à la comédie ce que « Devil's Story » est au film d'horreur, ce que « Starcrash » est à la science-fiction : le genre de film pour lequel le Monde n'est pas près et dont le visionnage nécessite un certain entraînement ainsi que des neurones en titane.

 

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Pourtant, il y avait des signes avant coureurs : le films avait fait scandale au moment de sa sortie (des associations d'anciens résistants ont tenté de le faire interdire) et on ne peut pas foncièrement dire que Philippe Clair soit un modèle en matière de comédies glacées et sophistiquées, celui-ci ayant quand même laissé au public des œuvres aussi recherchées que « Le grand fanfaron et le petit connard », « Par où t'es entré on t'a pas vu sortir », « Rodriguez au pays des merguez » ou encore « Si t'as besoin de rien fait moi signe ». On me rétorquera que Philippe Clair est un juif pied-noir qui était enfant pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui a donc dû très mal vivre cette période, que « Le Führer en Folie » fut sa façon à lui de régler ses compte avec le nazisme.

Dans un sens, il règle ses comptes avec le nazisme avec ce film, il est juste dommage qu'il en profite également pour régler ses comptes avec le reste de l'Humanité.

 

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"Rien à déclarer ?

-JA !! LA GUERRRE !!!"

 

Jugez plutôt : tout commence dans un studio de télévision, où Georges de Caunes reçoit dans une de ces émissions culturelles où l'on parle de livres que personne n'a le temps de lire, un auteur suisse allemand, monsieur Achtung, joué par Michel Galabru, tentant vainement d'imiter l'accent germanique, avant d'abandonner en cours de route. Ce monsieur Achtung exerçait pendant la Guerre la noble profession d'arbitre de football et vient de sortir ses mémoires, intitulées « Le Führer footballeur». Quel rapport me direz-vous ? Et bien il semble que, sans nous prévenir, le film nous ait transposé dans une sorte d'univers parallèle où toutes les batailles de la Seconde Guerre Mondiale sont remplacées par des matchs de football.

 

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Flash-back : nous sommes en 1940, après l'invasion de la Pologne et juste avant la Débâcle. L'équipe de France s'entraîne dur, d'autant plus dur que c'est Pierre Doris qui leur sert d'entraîneur. L'exercice ne se fait pourtant pas sans danger puisque les stukas ont repéré leur camp d’entraînement et les bombardent, dans une tentative (scandaleuse, convenons-en) de saborder la préparation de l'équipe. L'armée française avait bien prévu des canons de DCA mais elle avait eu l'idée douteuse d'en confier la manipulation aux soldats Toto, Harry et Johnny (joués respectivement par Patrick Topaloff, Luis Rego et Maurice Risch), qui pensaient davantage pendant l'attaque à se faire bronzer en écoutant Duke Ellington qu'à essayer de sauver les miches de leurs petits camarades.

Ça, dans une comédie comme dans la vraie vie çà vaut un coup de pied au cul. Les trois zigotos sont envoyés en mission suicide en territoire ennemi avec des ordres assez simples : trouver Hitler et le tuer.

 

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Un lecteur observateur aura constaté que, pour un film sensé se dérouler en 1940, les acteurs principaux arborent des vêtements et des coupes de cheveux typiques des années 70.

 

C'est alors que ce qui n'était pour le moment qu'une comédie potache, une farce à prendre au second degrés, un machin pas bien léger mais sympathique vire alors dans une espèce de maelström gloubibougesque, une espèce de chose informe qu'une bonne partie des spectateurs présents lors de la projection a résumé en ces termes : « C'est quoi ce bordel ? ».

Parce qu'Hitler, ils finissent par le trouver, assez rapidement d'ailleurs car dans le monde merveilleux de Philippe Clair, Hitler se balade sur la ligne de front en prenant part à la moindre patrouille.

 

 

 

 

Comme l'a dit plus tard mon voisin de fauteuil : ce que l'on pense être à ce moment l'écoutille d'un tank qui s'ouvre pour laisser passer Hitler, ce sont en fait les portes des Enfer qui s'entrouvrent pour vomir leur monstruosité. Car un nouvel élément fait son apparition dans ce film.

Henri Tisot.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Henri Tisot était alors un acteur, ancien pensionnaire de la Comédie française tout de même, connu essentiellement pour ses disques où il imitait le général de Gaulle avec un réalisme confondant. Mis au chômage technique par la mort du Général, il continua sa carrières dans diverses comédies avant de tomber dans une transe mystique et de mourir, d'une crise cardiaque le 6 août 2011 dans la villa de Sanary sur Mer où il vivait reclus et qu'il avait baptisée « Le Petit Collombey ».

 

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Ici, donc, Henri Tisot joue Hitler, dans ce que peut appeler un rôle à contre-emploi. Il essaie bien de l'imiter mais la subtile différence entre « imitation » et « caricature » semble lui échapper totalement tant son interprétation d'Hitler peut se résumer en un verbe : hurler. Que dis-je « hurler » ? « Beugler », « Vagir », « Éructer » seraient des termes plus appropriés. Vous voyez les nazis dans les films de guerre traditionnels, ceux qui parlent « avek ein betite axent kommeuh za » et qui balancent des ordres en yaourt qu'ils finissent toujours par « schnell ! » ? Ben multipliez-çà par dix et vous avez une idée du jeu d'Henri Tisot dans ce film. J'en ai vu des acteurs qui jouent mal et qui cabotinent mais, croyez-moi, Henri Tisot fait plus que mal jouer, il réussit à rendre son Hitler encore plus haïssable que l'original !

 

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Quoi qu'il en soit, donc, les trois zigs tombent sur Hitler qui les fait prisonniers et s'apprête à les fusiller, non sans avoir permis à un prêtre pied-noir de leur donner l'extrême onction. Ce détail est important dans la mesure où le curé en question, le père de Baden l'Oued, est joué par Philippe Clair lui-même, qui se réservait toujours un rôle dans ses comédies et appréciait tout particulièrement le gag du curé pied-noir, dans la mesure où il s'en sert plusieurs fois dans ses films.

Suite à une astuce scénaristique (comprenez par là, un gag pas drôle qui marche dans un Tex Avery mais moins dans un film), Toto, Johnny et Harry s'en sortent, avant qu'Adolf ne les gracie, notant la ressemblance de l'un d'entre eux avec un célèbre joueur de foot.

 

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Phillipe Clair, figure des comédies gagesques des années 70, connu essentiellement pour avoir réalisé le premier films des Charlots ("La grande java"), et estimer qu'ils lui doivent tout. Il tourna ensuite avec l'équivalent italien des Charlots, les Tontos (ex-Brutos) parmi lesquels officiait un certain Aldo Maccione qui devint un de ses acteurs fétiches.

 

L'espèce d'empathie que nous avons instinctivement pour les héros des films nous amène alors à pousser un soupir de soulagement. Soupir rapidement ravalé lorsque l'on se rend compte de ce que cela signifie.

Non seulement cela signifie que le film continue.

Que si le film continue, on va continuer à subir les aboiements d'Adolf-Tisot.

Et que si le film nous emmène au quartier général d'Hitler c'est que le pire est à prévoir.

 

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Et je ne parle pas que du papier peint.

 

Et le pire arrive. On pensait avoir tout vu, tout entendu, tout prévu, c'était compter sans un petit détail auquel on pense peu à quatre heures du matin : qui dit Hitler dit Eva Braun.

Et c'est ainsi qu'avec la délicatesse d'une tornade traversant le Kansas, Philippe Clair nous présente sa version d'Eva Braun.

Et sa version d'Eva Braun c'est Alice Sapritch.

 

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Ne me faites dire ce que je n'ai pas écrit, Alice Sapritch est une excellente actrice. Elle était simplement comme Michel Galabru : elle tournait dans n'importe quoi pour pas cher et ses choix de carrière ont petit à petit détruit sa crédibilité. Et ce n'est pas le « Führer en folie » qui allait changer les choses, d'autant plus qu'au moment de sa sortie, c'est à elle qu’incombât la lourde tâche de défendre le film, en utilisant les arguments qu'elle pouvait. Elle expliquât, par exemple, que « après ce film les dictateurs craindrons que l'on se moque d'eux ».

Ce qui est sûr c'est que voir à 5h du matin Alice Sapritch débouler sur un panzer rose bonbon en poursuivant Maurice Risch et Luis Rego en hurlant, ça vaut pas mal d'armes de destruction massive.

 

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Ce qui rend « Le Führer en Folie » particulièrement redoutable c'est aussi le fait qu'il se déroule sur un rythme effrénée, une espèce de fuite en avant dont l'acmé est le match de football sur terrain vague neutre, occasion pour nous de revoir Michel Galabru (dont l'accent germanique ne s'arrange pas). Comme c'était à craindre, ce match ne ressemble absolument pas à un match normal : oubliez les règles, bientôt vous ne vous souviendrez plus de les avoir connues.

 

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Vous ne saurez plus non plus qui était Hitler et où se situe l'Allemagne, vous vous demanderez quels sont ces étranges êtres rosâtres qui s'agitent et glapissent, vous vous demanderez si c'est bien dans un fauteuil que vous êtes et non dans les abîmes chthoniennes aux limites insondables dont l'Homme ne peut appréhender les splendeurs sans perdre la raison et où il est possible de trouver un plombier après 22h.

En d'autre termes : vous sentez que vos quatre dernières neurones sont en train de creuser façon Daltons dans votre boîte crânienne, à la recherche de la sortie et ce n'est pas la scène finale et le carton nous promettant une suite qui leur donnera envie de repartir dans le chemin inverse.

 

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Et cà ca les encouragera à creuser plus vite.

 

Chaque film nous apporte ses enseignements et celui du « Führer en Folie » serait « Les seventies c'était si bien que çà finalement ».

 

Fiche technique:

Réalisateur: Philippe Clair

Pays: France

Année: 1974

Durée: 1h35

Genre: Puisqu'on vous dit que les stades sont mal fréquentés!

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