La Nuit de tous les mystères

Publié le par Antohn

 

Par moment, je me dis que j'incarne la mauvaise conscience de l'humanité entière.

Je sais que ça peut paraître bizarre, mais j'adore çà.

Vincent Price

 

Après trois semaines à parler de ripperologie, après trois semaines à n'écrire que sur les sombres rues de Whitechapel, je vous avoue que je commençais à avoir le blues. Un peu comme si l'ambiance morne des quartiers londoniens à l'époque victorienne avait fini par déteindre sur moi, le smog m'avait obscurci le moral.

Et puis on ne peut pas dire que l'ambiance aide vraiment à la joyeuseté. A l'heure où j'écris ces lignes, il n'est question que de chrysanthèmes de prix des obsèques et d'halloween, le Monde semble être passé de la couleur au noir et blanc, du deuil et des os.

Vous vous attendez à ce que je vous parle d'un film rigolo-pouet-pouet? Et bien c'est raté, j'ai décidé qu'on allait procéder par paliers de décompression. Je vous rassure, il y a tout un tas de films sympas qui attendent leur tour d'être chroniqué; « La Nuit de tous les mystères » fait partie de ceux-là et avouez que c'était le moment où jamais d'en parler.

 

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Une affiche francophone du film (source: wrongsideoftheart.com). En parlant de squelette, une petite anecdote en passant: lors de la projection du film en 1958, certains cinéma américains avaient eu l'idée de promener un squelette fluorescent au-dessus du public afin de renforcer l'aspect "train fantôme" du film. L'idée fut abandonnée, non pas parce qu'elle était inefficace, mais parce que des gamins s'amusaient à tirer dessus au lance-pierre.

 

Vous parler de ce film me permet aussi de parler de Vincent Price. Un lecteur assidu sait que j'adore Boris Karloff et Barbara Steele et il serait le temps que je m'attaque à une autre « gueule » du cinéma d'horreur.

Peu de choses, pourtant,semblaient mener Vincent Price à devenir comédien, élève brillant, il fait ses études à Yale où il commence à jouer dans la troupe de théâtre, dans des pièces en costume. C'est là qu'il découvre sa vocation. En 1938, il fait sa première apparition dans un film sorti en France sous le titre « Service de Luxe » avant d'enchaîner les films en costumes. Il connait la gloire au moment où il commence à jouer dans des films d'horreur à petit budget, où son personnage de méchant pince-sans-rire, froid et cynique finit par faire de lui l'un des acteurs préférés du public. Il connait son premier vrai succès dans « L'Homme au masque de Cire » en 1953, un film d'horreur tourné en 3D, avant de jouer dans la première version de « La Mouche Noire » (1958) et « La Chute de la Maison Usher » (1960) qui le hisse au rang d'acteur incontournable.

 

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Peu après son rôle de savant fou dans « L'abominable Dr Phibes » (1971) puis dans « Le retour de l'abominable Dr Phibes » (1972), il prends peu à peu du recul avec le cinéma, se consacrant à une autre passion, la cuisine, animant même des émissions culinaires pour la télévision. A ce moment là, fait alors que quelques apparitions dans des téléfilms, double quelques dessins-animés (c'est notamment lui qui double le Professeur Ratigan dans la version originale de « Basile Detective privé » de Walt Disney). Il prêta également sa voix à Alice Cooper pour l'une de ses chansons, « The Black Widow » (extrait de l'album « Welcome to my Nightmare ») mais sa principale contribution à l'histoire de la musique fut sa participation à la chanson « Thriller » de Michael Jackson. Vous vous souvenez du passage où quelqu'un parle d'une voix lugubre avant d'éclater d'un rire sardonique? Et bien c'était Vincent Price!

Il revint au cinéma pour un dernier rôle en 1991, dans le film de Tim Burton « Edward aux mains d'argent », dans lequel il joue le « père » d'Edward.

 

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Selon le réalisateur, William Castle, celui-ci rencontra Vicent Price le jour même où celui-ci appris qu'il n'était pas pris pour une pièce de théâtre. Alors qu'ils devisaient autour d'un café, Castle lui raconta l'histoire de son film et Vincent Price, enthousiasmé, lui proposa alors de jouer dedans. Ils enchaînèrent immédiatemment après avec "The Tingler", sorti en France sous le titre grand-guignolesque de "Le désosseur de cadavres".

 

« La Nuit de tous les mystères » est l'un de ces films d'horreur à petit budget (200 000 dollars) qui ont assis la réputation de Vincent Price, vaguement inspiré du roman « Dix petits nègres » d'Agatha Christie, c'est l'un des films que je conseillerais assez aisément à quelqu'un ayant envie de se mettre aux films d'horreur.

 

Il était un temps, je ne sais pas si cela est toujours en vigueur, où dans le Musée de Cire de Madame Tussaud à Londres, on promettait une récompense à quiconque tiendrait une nuit dans « La salle des horreurs », sorte de reproduction d'une salle de torture avec des statues de criminels célèbres. Ici, le mécanisme est le même: deux époux richissimes se détestant cordialement, les Loren, décident d'organiser une sorte de réception dans une maison où, dit-on, sept personnes ont été assassinées... et pas à coup de pistolet. Monsieur Loren envoie donc cinq cartons d'invitations, dont un au précédent occupant de la maison, leur promettant 10 000 dollars s'ils survivent à une nuit dans le bâtiment.

 

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On me traîtera probablement de paranoîaque mais moi un type que je ne connaît pas qui m'invite à une soirée dans une maison hantée et envoie quelqu'un me chercher en corbillard... j'aurais quelques doutes.

 

La galerie de personnages est assez banale, voire caricaturale: outre Nora, la jeune secrétaire qui est là parce qu'elle a besoin d'argent pour nourrir sa famille, tous les autres ont une « bonne excuse » pour être là mais ne voient en cette soirée qu'un moyen facile de se faire un peu d'argent (et qui pourrait les en blâmer?). Nous avons de l'alcoolique joueuse, du dandy sur de lui, du psychiatre idiot et de l'illuminé. En tout, sept personnes se retrouvent dans cette maison, sept, comme les sept victimes qui y ont été assassinées.

Assez vite, les invités sont confrontés à des phénomènes étranges: dès leur arrivée, un lustre s'écrase au sol et manque de tuer l'une des convives. Et puis vient le moment de la visite guidée, avec sa chambre du plafond de laquelle tombent des gouttes de sang, sa cave à vin où le vin s'est changé en acide après qu'une femme y soit morte noyée ou encore ses multiples chausses-trappes, passages secrets et pièces ne donnant sur rien.

 

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Quand on vous dit que l'alcool est mauvais pour la santé.

 

La maison en elle-même est un personnage à part entière, semblant se défendre contre ceux qui osent la troubler. Cette maison, œuvre de l'architecte Franck Lloyd Wright (construite en 1942) est à cent lieues de la maison hantée telle qu'on la voit dans les films d'horreur. Pas de tuiles disjointes, pas de pierres tombales dans le jardin, pas de loup-garou hurlant dans le grenier, juste une maison au style futuriste contrastant fortement avec le baroque de la situation. Les films de maisons hantées doivent une grande partie de leur succès à la maison en question: ce qui fait peur dans ce genre de film c'est voir la maison, l'endroit où, en principes, on se sent le plus en sécurité, se transformer en un lieu d'horreur et de mort, d'où l'importance d'avoir une maison crédible, comme il faut des acteurs crédibles pour un rôle. Là, la maison n'a rien de folklorique, elle ne correspond à rien de connu, et, jouant sur le principe selon lequel ce qui nous est inconnu nous fait peur, elle instille une sorte de malaise dans l'esprit du spectateur. On sait à quoi s'attendre dans une maison hantée « traditionnelle », à quoi s'attendre dans une maison pareille?

 

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Dans un sens, il est vrai que le dénouement n'est pas habituel: d'ordinaire, les trois-quarts du casting se fait tuer et seul le héros et l'héroïne s'en sortent, miraculeusement, après que « quelque-chose » ait passé la nuit à les traquer. Entre parenthèses, c'est également comme cela que se termine le remake inutile de ce film, sorti en 1999, une sorte de « re-lifting » de l'original, transformé en gros slasher sans âme mélangé avec du « Resident Evil ».... en moins bien.

La fin disais-je est assez surprenante, un peu capillotractée mais pas désagréable. La légende dit que c'est en regardant ce film et en découvrant son dénouement qu'Alfred Hitchcock eut l'idée d'écrire « Psychose », j'ignore quelle est la part de vérité là-dedans, peut-être Hitchcock a-t-il juste vu dans « La Nuit de tous les mystères » la preuve qu'on pouvait faire un bon film sans vraiment y incorporer l'équivalent de la balance commerciale du Kazakhstan, qu'il suffisait d'un bon réalisateurs, de bons acteurs et, surtout d'un scénario original et accrocheur pour avoir du succès.

 

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Principale différence avec « Psychose », qui est un film d'angoisse plus qu'un film d'horreur, « La Nuit de tous les mystères » se présente comme un film d'horreur de base, héritier de film comme « Dracula » ou « La momie ». Si « Psychose » surprends le spectateur avec un rebondissement scénaristique arrivant au bout de quinze minute ce n'est que dans les dix dernières minutes que le spectateur est ici surpris par le scénario. Les deux films ont ceci en communs: ils avancent masqués et de la même manière qu'à chaque fois le cocon que peut représenter la maison se révèle être un lieu de mort et d'angoisse, la seule certitude restant au spectateur, à savoir le sujet du film qu'il regarde, finit par s'évanouir.

Ébranler les certitudes de quelqu'un est le meilleur moyen de manipuler ses émotions... et ici je ne parle pas que de ciné.

 

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"Tsss... tout çà pour çà"

 

En d'autres termes, vu que ca fait longtemps que je n'ai pas fait de conclusion sorbonnarde, je vais essayer de résumer mon avis sur ce film comme ceci: « La Nuit de tous les mystères » est de ces films sur lesquels j'aime écrire. Sous un aspect banal de film de maison hantée à petit budget se cache en réalité un excellent film d'horreur. Je ne me lasserais jamais de vous le répéter: dans quelque art que ce soit il n'existe pas de petit genre et que l'inventivité et le talent ne sont pas l'apanage des chefs-d'œuvres.

 

Fiche technique:

Titre original: The House on haunted hill

Réalisateur: William Castle

Année: 1958

Pays: États-Unis

Durée: 1h15

Genre: Un squelette dans le placard ou une araignée au plafond.

Publié dans Cinéma

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