Initiation à la ripperologie. 3e partie, les suspects(1)

Publié le par Antohn

L'autre jour, en écoutant la radio, je suis tombé sur l'émission de Jacques Pradel « L'Heure du Crime ». Pour ceux qui écoutaient « Café Crime » sur Europe1, c'est essentiellement le même principe (à tel point qu'Europe1 accuse RTL de plagiat), il s'agit d'une émission de faits divers avec récit et intervenants à la clé. Difficile de parler de faits divers sans parler de l'affaire « Jack l'Eventreur » et c'est ainsi que le 8 octobre dernier, Jacques Pradel revenait sur cette histoire, entouré de ripperologues avertis. Chacun avait un suspect préféré, quand il n'avait pas un nom de coupable à donner et je me suis alors souvenu que je tenais une rubrique « ripperologie » sur ce si beau blog et il serait peut-être temps, une fois examiné la propédeutique et les faits, de vous présenter une poignée de suspects.

J'ai essayé ici, non pas de vous dresser une liste de tous les suspects mais plutôt vous exposer, brièvement, les cas de certains d'entre eux, des cas plus ou moins crédibles, il faut bien le reconnaître. Pour des soucis de clarté je vais vous les distiller par petit groupes, en essayant le plus possible de mêler suspects crédibles et suspects fantaisistes.

 

 

 

maybrck2-James Maybrick:

Qui était-il ?: James Maybrick (1838-1889) était un négociant en coton résidant à Londres au moment des faits. Quelques années auparavant, il avait contracté une maladie tropicales aux Indes que les médecins avaient soigné à l'aide d'un remède composé de charbon de bois et d'arsenic (c'est ce que l'on appelle « soigner le mal par le mal »). Le médicament l'a apparemment sauvé mais il contracta toute sa vie durant une dépendance à l'arsenic qui finit par le tuer en mai 1889.

Sa mort fit couler beaucoup d'encre à l 'époque car son épouse, Florence Maybrick fut accusée de l'avoir empoisonnée, au vu de la quantité impressionnante d'arsenic trouvée dans le corps du défunt. Son procès avait été une véritable parodie de justice: le juge s'y montrant d'une partialité confondante, rejetant tous les éléments et témoignages plaidant en faveur de l'accusée et ne mentionnant jamais le fait que James Maybrick était dépendant à l'arsenic et pouvait avaler des doses qui auraient tué n'importe qui d'autre. Condamnée à mort, Florence Maybrick fut finalement innocentée et libérée après avoir passé quinze ans derrière les barreaux.

Entre temps, le juge qui l'avait condamnée était mort dans un asile de fous.

 

Pourquoi est-il suspect ?: En 1992, un antiquaire du nom de Michael Barett mis au jour un journal intime, présenté comme étant celui de James Maybrick. Dans ce journal, Maybrick expliquait comment il avait tué cinq prostituées à Whitechapel et ce avec force détails. Son geste était motivé par une haine profonde pour les prostituées en particulier et pour les femmes en général. Le journal, dont l'écriture devient de plus en plus chaotique au fil des pages, se termine par la mention « Your's Truly: Jack the Ripper »(« Bien à vous: Jack l'Eventreur »)

Après avoir été analysé, il apparaît que le papier date bien de la fin du XIXe siècle, de même, l'encre est similaire à celle utilisée à l'époque. En outre, on a retrouvé entre les pages des particules de charbon et d'arsenic, qui composaient le médicament dont se servait Maybrick.

A coté de ce journal, Barett retrouva une montre ayant appartenu à Maybrick dont le double fond, porte gravées les initiales des cinq victimes canoniques ainsi que la mention « Je suis Jack ».

 

Pourquoi ne serait-il pas coupable ?: Parce que ce journal est très vraisemblablement un faux et il est impossible de savoir quand l'inscription retrouvée dans la montre fut gravée.

Le journal attribué à James Maybrick est intéressant, voire trop. Il ne comporte aucun passage inintéressant ce qui, pour un journal intime est quand même une performance, en outre, il n'y a aucun élément relaté dans ce journal qui ne puisse être connu que du tueur.

Et puis, nous voyons mal James Maybrick, qui à l'automne 1888 était déjà un homme malade, se lever en pleine nuit pour aller chasser la putain dans les bas-fonds de Londres.

En 1995, Michael Barett reconnu qu'il s'agissait d'un canular: le journal était un cahier acheté à un antiquaire auquel il avait arraché les vingt premières pages, déjà utilisées.

Cela n'empêcha pas le journal d'être (publié sous le titre « Journal de Jack l'Éventreur ») et certains ripperologues (dont des descendants de Maybrick) continuent de croire que le journal est authentique et que si nous ne sommes pas d'accord c'est uniquement parce que nous refusons de voir la vérité en face.

 

James Maybrick est l'un des suspects les plus souvent cités et il existe encore un grand nombre de ripperologues qui pensent qu'il était l'Eventreur et ce malgré le fait que son journal ait été déclaré comme faux par son inventeur.

 

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-Thomas Neill Cream:
creamQui était-il: Le Docteur Thomas Neill Cream (1850-1892) était un médecin américain, condamné à mort et executé à Londres en novembre 1892 pour avoir empoisonné des patientes. Voyant que ses meurtres étaient trop parfaits (chacune de ses victimes étaient déclarées mortes « de mort naturelle »), le Docteur Cream avait lui-même demandé à ce que l'on exhume les cadavres de ses victimes. Visiblement, il ne supportait pas que le monde ne se rende pas compte à tel point il était un génie du mal.
Pourquoi est-il suspect?: Lors de son exécution, il cria « Je suis Jack! » au moment où le bourreau ouvrait la trappe du gibet. Si l'on ajoute à cela le fait que c'était un tueur en série, de prime abord nous tenons un coupable potentiel.
Pourquoi ne serait-il pas coupable?: Parce qu'en 1888, ce bon docteur croupissait dans une cellule de la prison de Jolliet (Illinois), purgeant une peine de dix ans de prison pour avoir « euthanasié » des patientes (oui, dix ans seulement). Visiblement, cet homme était avide de reconnaissance et a tenté de se faire passer pour le tueur de Whitechapel, tentative vouée à l'échec puisque, à moins de posséder des dons surnaturels, il lui était impossible de commettre ces meurtres.

Thomas Cream est l'un des nombreux tueurs en séries et l'un des nombreux médecins soupconnés d'être l'Eventreur, possédant en théorie le sang-froid suffisant pour tuer et les connaissances suffisantes pour dépecer ses victimes. Dommage pour lui, il ne pouvait pas être le tueur, et il est probable qu'il ait crié "Je suis Jack" en pensant qu'on reporterait son execution le temps de voir s'il était réellement Jack l'Eventreur. Il y eut juste un soucis de timing...

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-Walter Sickert
waltersickert sepiaQui était-il?: Walter Sickert (1860-1942) était un peintre impressionniste anglais, elève de James Whistler et ami d'Edgar Degas. Il se fit connaître par sa prédilection pour les sujets populaires, voire triviaux, ainsi que pour certaines peintures morbides, inspirées, dit-on, de photographies de scènes de crime. En 1904, il peint un tableau intitulé « Jack the Ripper's Bedroom » (« La chambre de Jack l'Éventreur ») qui ne représentait ni plus ni moins que... sa propre chambre.
Pourquoi est-il suspect?: Outre sa fascination pour les meurtres de l'Eventreur, Sickert est vu comme un suspect à partir de 1976 lorsque Stephen Knight dans son livre « Jack the Ripper, the Final Solution » émet l'hypothèse qu'il ait pu participer, en tant que complice, aux crimes de Whitechapel. Ces informations lui auraient été fournies par un homme qui se présentait comme étant le fils illégitime de Walter Sickert. En 1990, Jean Overton Fuller, dans un ouvrage intitulé « Sickert and the Ripper crimes » le présente même comme étant le tueur. Cette hypothèse est de nouveau reprise en 2002 avec « Jack l'Eventreur, Affaire classée » de Patricia Cornwell où cette dernière se sert de traces d'ADN « attribué » à Sickert pour les comparer à de l'ADN trouvé sur deux lettres « attribuées » à Jack l'Éventreur, ADN qui correspondent. Selon Patricia Cornwell, Sickert était atteint d'une malformation pénienne qui l'aurait empêché d'avoir des relations sexuelles, il aurait alors libéré ses pulsions sur des prostituées de l'East-End en les massacrant, s'échappant grâce à ses dons pour le déguisement et les multiples chambres qu'il louait dans l'East-End.
Pourquoi ne serait-il pas coupable?: Comme je le disais dans mon article sur le livre de Patricia Cornwell, avoir des gouts morbides ne fait pas de vous un tueur, quant à la déformation génitale de Sickert elle n'est pas avérée, d'autant plus que Sickert avait de nombreuses maitresses et probablement quelques enfants illégitimes. Les auteurs ayant émis l'hypothèse d'une culpabilité de Sickert n'ont réussi, pour le moment qu'à prouver qu'il était fasciné par cette histoire et qu'il aurait peut-être été l'auteur de deux ou trois canulars, de deux ou trois des milliers de lettres envoyées au Yard et signée du tueur de Whitechapel.De plus, les tueurs psychopathes ne s'arrêtent jamais de tuer d'eux mêmes et j'avoue avoir du mal à comprendre pourquoi, après les horreurs de l'automne 1888, Walter Sickert se serait subitement mis à cesser de tuer aussi subitement qu'il avait commencé.

Walter Sickert est un suspect depuis de nombreuses années, et même de son vivant sa fascination pour le morbide choquait certains. Le seul soucis c'est que pour commettre un meurtre il faut un mobile et Sickert n'a pas de mobile, pas de mobile crédible, en tout cas.

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-Frederick Bailey Deeming
Qui était-il?: Frederick Bailey Deeminsuspect deemg (1842-1892) est un criminel et escroc australien. Il fut condamné à mort et exécuté à Perth pour le meurtre de sa seconde femme; après avoir très probablement tué sa première femme et ses enfants. Pendant quelques années, son masque mortuaire fut exposé au Black Museum de Scotland Yard (l'équivalent anglais du musée de la Préfecture de police de Paris) comme étant celui de Jack l'Eventreur.
Pourquoi est-il suspect?: Deeming avait contracté, peu après la mort de sa mère, avec qui il entretenait une relation quasi-fusionnelle, une « fièvre cérébrale » qui l'aurait rendu fou. Malgré cela, il se maria à deux reprises et ses deux femmes, ainsi que leurs enfants, disparurent avant que l'on retrouve leurs corps, égorgés et dissimulés sous le plancher de ses maisons. A l'époque du premier meurtre, il vivait à Liverpool et des témoins disent l'avoir vu à Whitechapel où il aurait acheté des couteaux. Après son arrestation à Perth, en Australie, pour le meurtre de sa seconde épouse, il aurait raconté à ses camarades de cellule qu'il était Jack l'Éventreur. Il était fou et égorgeait ses victimes, la presse de l'époque a vu en lui le coupable idéal.
Pourquoi ne serait-il pas coupable?: Parce que Deeming ne s'est attaqué qu'à des proches et non à des victimes prises au hasard dans la rue. De plus, s'il a bien commis des meurtres en Angleterre ce fut à Liverpool et non à Londres et au moment des meurtres de l'Éventreur, Deeming était vraisemblablement en Afrique du Sud.

De façon générale, la plupart des tueurs en série ayant défrayé la chronique a cette époque ont été au moins une fois assimilés à l'Eventreur. Deeming a même été considéré comme étant le tueur mais, en dehors d'un mode opératoire, rien ne permet de penser qu'il ait eu des raisons de commettre les meurtres de Whitechapel.

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-Francis Tumblety:
tumbletyQui était-il: Le « docteur » Francis Tumblety (1833?-1904), est probablement né en 1833 au Canada (ou en Irlande, les sources divergent). Il aurait grandi aux États-Unis, dans une ville appelée Rochester, dans l'État de New-York, où il se serait forgé une réputation de bon-à-rien, ignorant et fier de l'être. Il aurait commencé à gagner sa vie comme colporteur, vendant de la littérature leste, pour ne pas dire pornographique, avant de devenir l'apprenti d'un « docteur » Lispenard qui n'était probablement pas plus médecin que moi rhinocéros laineux. On retrouve ensuite sa trace dans le Michigan puis au Québec. Devenu médecin, en tout cas se proclamant médecin, il fit fortune en vendant quelques cochoncetés comme « Le tueur d'acné du Dr Tumblety », le genre de potion inoffensive dans le meilleur des cas, dangereuse dans le pire. La police canadienne l'accusa d'avoir tenté de faire avorter une prostituée mais il parvint à être innocenté et retourna aux Etats-Unis où il se fit passer, sous différents noms, pour un médecin militaire, ami de Lincoln, avant de s'embarquer pour Londres, où il résidait au moment des meurtres de l'Éventreur. A cette époque, ce qui le connurent le décrivent comme un homme menant grand train, d'une paranoïa sans nom, souvent entendu par la police pour des activités à la légalité douteuse et mettant chacune de ses arrestations sur le compte d'un complot fomenté par d'autres médecins jaloux. Il se distinguait aussi par une incommensurable haine des femmes (qu'il appelait « le bétail »), racontant à qui voulais l'entendre que, jeune, il avait épousé une femme qui s'était révélée être une prostituée et qu'il en avait été profondément marqué. Il semble même que cette haine l'ait poussé vers l'homosexualité, autant par goût que par rejet des femmes.
Entendu dans le cadre de l'enquête sur les meurtres de Whitechapel, il quitta Londres peu de temps après le dernier meurtre attribué à l'Éventreur et on sait que la police londonienne le pourchassa, Scotland Yard pensant avoir laissé filé l'un de ses principaux suspects. Il semble avoir traversé les États-Unis, avant de passer par l'Amerique du Sud. On ne retrouve sa trace qu'en 1904, pour apprendre sa mort à Saint Louis (Missouri), où il vivait sous le nom de Francis Tumuelty.
Pourquoi est-il suspect?: Parce que, dans l'état actuel des connaissances sur les tueurs en séries, Francis Tumblety semble correspondre à un grand nombre de critères. Tout d'abord il détestait les femmes, expliquant même lors d'un dîner qu'il préférait empoisonner ses amis plutôt que d'inviter une femme à sa table, il disait en vouloir tout particulièrement aux prostituées qui lui auraient valu quelques ennuis et humiliations par le passé. Nous savons également, par ses connaissances, qu'il possédait dans son bureau une collection impressionnante d'organes conservés dans le formol, dont un grand nombre d'uterus prélevés, disait-il, « sur des femmes de tous âges et de toutes conditions ». Comment se procurait-il ces organes? Mystère, probablement les achetait-il dans des morgues, ou des facs de médecine peu regardantes... à moins qu'il ne les prélevât lui-même, coïncidence troublante: la plupart des victimes de l'Éventreur ont été hystérectomisées. On sait qu'il a été suspecté d'être le tueur, qu'il a même été brièvement emprisonné pour cela, qu'il avait un accent (beaucoup de témoins ayant vu Jack l'Eventreur affirment qu'il parlait avec un accent étranger), et qu'il a quitté l'Angleterre peu après le dernier meurtre de Jack l'Eventreur. Quelques mois plus tard, dans le New Jersey, une prostituée était retrouvée assassinée de la même façon que les victimes de Whitechapel, quelques années plus tard, au Nicaragua, cinq prostituées étaient retrouvées mortes, assassinées selon le même modus operandi, coincidence: Tumblety était passé par ces endroits en fuyant Scotland Yard.
Les meurtres de Whitechapel ne seraient pas l'acte d'un dément mais d'un homme qui niait aux femmes la dignité d'être humain et qui ne voyait en elles que des « réservoirs à organes » et s'attaquait aux prostituées en pensant faire, en plus, oeuvre de salubrité publique, estimant en outre que personne ne se dérangerait pour trouver le meurtrier d'une fille publique. De plus, il possédait les connaissances médicales suffisantes pour prélever des organes sur les victimes.
Pourquoi ne serait-il pas coupable?: Pour plusieurs raisons, toutes aussi bonne que celles qui démontrent sa culpabilité. Tout d'abord, nous n'avons aucune preuve directe de sa culpabilité, uniquement des indices menant à lui et des coïncidences et cela ne fait pas une preuve. Ensuite, il haïssait les femmes au point d'en faire des animaux qui parlent, ce serait assez étrange de sa part de risquer la peine capitale à cause d'elles, non?
Autre soucis: si un jour quelqu'un m'apporte l'irréfutable preuve que Tumblety a bien assassiné ces malheureuses pour prélever leurs organes, je ne tomberais pas de ma chaise, mais dans ce cas là pourquoi avoir lacéré le visage des deux dernières victimes?
Et puis il était homosexuel. Être homosexuel n'a jamais rendu qui que ce soit incapable de meurtre, je vous l'accorde mais je n'ai jamais vu de tueur en série, surtout des tueurs au profil de prédateur sexuel, assassiner des victimes qui n'appartenaient pas à leurs orientations. En d'autres termes, Francis Tumblety aurait été un criminel psychopathe, il ne se serait attaqué à des hommes et non à des femmes. Quant au fait que Scotland Yard le poursuivait, c'est en partie à cause de cette homosexualité, interdite par la reine Victoria et considéré comme une aliénation mentale. Tumblety abhorrait les prostituées et était vu comme un fou par la police, ce qui en faisait un suspect parfait. Aujourd'hui, on émettrait quelques doutes: être misogyne ne fait pas de vous un tueur.
Dernier argument en faveur de l'innocence de Tumblety: les témoins disant avoir vu l'Eventreur parlent d'un homme entre vingt-cinq et trente ans, or en 1888, Tumblety avait 55 ans.

Je vais sortir de mon devoir d'objectivité pour vous faire un aveux: Francis Tumblety est mon suspect préféré. Mais comme vous pouvez le constater, s'il réponds à énormément de questions il en pose davantage.

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Sauf mention contraire, toutes les photos illustrant cet article proviennent du site casebook.org.

 

 

Voir aussi:

Petite initiation à la ripperologie

Initiation à la ripperologie. 2e partie, les faits

From Hell

Jack l'Eventreur, affaire classée

Publié dans Ripperologie

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