Hannibal

Publié le par Antohn

ANNIBAL (1959)

« Vincere scis Hannibal; victoria uti nescis », « Tu sais vaincre Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire », pour ceux qui ont fait un peu de latin et qui ont étudié Tite-Live, cette phrase vous dira quelque-chose. Selon l'historien, cette phrase aurait été prononcée par Maharbal, l'un des lieutenants d'Hannibal, au soir de la bataille de Cannes. On doute de la réalité de cette phrase. Tout ce que l'on sait c'est qu'elle était prophétique: après avoir écrasé les Romains à Cannes, Hannibal fit se reposer son armée à Capoue et ne put capitaliser sur sa victoire alors qu'il était aux portes de Rome. Hannibal fut alors repoussé d'Italie avant d'être finalement vaincu lors de la bataille de Zama, en Tunisie.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, ce n'est pas pour faire mon latiniste distingué que je vous parle de cela, c'est pour souligner le fait qu'Hannibal, bien que chef de guerre de génie, n'en est pas demeuré dans l'esprit des gens comme un chef vaincu. C'est pour cela que son cas intéresse peu de monde.

 

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Vercingétorix, par exemple, n'eut que deux fois les honneurs du grand écran et Hannibal quatre fois uniquement, un peu plus si l'on compte les quelques apparitions de ces personnages dans des séries télévisées. Le cas d' « Hannibal », donc, est une exception étant donné qu'il voit la Seconde Guerre Punique autant selon le point de vue des vainqueurs que des vaincus. Bon, le but ici n'est pas forcément non plus de montrer Hannibal comme un homme intègre, juste, bon, courageux et généreux: ce n'est pas un Romain non plus. Le but est, comme le faisait les historiens romains, de montrer que l'ennemi était un adversaire valeureux afin de mettre en valeur ceux qui le vainquirent.

Là, Hannibal, non content d'être joué par Victor Mature, l'un des acteurs de péplums les plus célèbres de l'époque, n'est pas dépeint comme un tyran sanguinaire mais comme un chef de guerre soucieux du bien-être de ses hommes, fort, intelligent et courageux.

Quant aux raisons qui le poussent à attaquer Rome, elles sont assez floues: les Romains (pour reprendre Tite-Live) racontent qu'Hannibal aurait fait serment quand il était petit de détruire Rome, du côté carthaginois, Hannibal rétorque qu'il n'a fait que le serment de protéger Carthage. A aucun moment le spectateur ne sait réellement ce qu'il en est.

 

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Si je vous dit « Hannibal », la première chose à laquelle vous pensez, c'est aux éléphants (les chances pour que vous pensiez d'abord à Anthony Hopkins sont assez fortes il est vrai, mais vous allez être gentils et jouer le jeu cinq minutes, s'il vous plaît). Hannibal est essentiellement connu pour être parvenu à faire traverser les Alpes à une armée de cinquante-mille hommes (ce qui pour l'époque est juste gigantesque) et à plusieurs dizaines d'éléphants de combat. C'est sur cette scène, d'ailleurs, que s'ouvre le film. Oui, parce que la prise de Sagonte, la conquête de l'Espagne, tout le monde s'en fiche, et moi le premier: quand vous venez voir un film sur la Seconde Guerre Punique, c'est pour voir des éléphants (comme au cirque Pinder!).

La traversée des Alpes, donc, donne assez bien le ton du film: on sent que la production a eu suffisamment d'argent pour faire quelque-chose de correct mais pas assez pour rivaliser avec les grandes super production.

 

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L'armée carthaginoise n'est figurée que par une centaine de figurants, vêtus d'armures hétéroclites vraisemblablement récupérées dans quelques magasins d'accessoires. J'ignore si le but était de souligner le fait que les troupes d'Hannibal étaient constituées d'une mosaïque de peuples différents ou si c'est simplement parce que l'accessoiriste a pris ce qui lui tombait sous la main, la réponse doit se trouver entre les deux. Quoi qu'il en soit, on a du mal, même en faisant preuve d'imagination, à voir dans ces pauvres bougres transis de froid une armée invincible s'apprêtant à prendre d'assaut la plus grande ville du monde antique.

Quant aux éléphants, ils sont là, même si un spectateur attentif aura vite fait de constater qu'ils ont l'air moins fringants que sur l'affiche. L'explication est simple: il s'agit d'éléphants d'Asie probablement empruntés à un cirque alors que les éléphants carthaginois étaient des éléphants d'Afrique. Il ne s'agit pas forcément d'ignorance: les éléphants d'Asie sont bien plus facile à dresser que les éléphants d'Afrique (et d'ailleurs ceux d'Hannibal ne lui obéissaient pas toujours).

 

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Une fois passées les Alpes, une fois que le spectateur a bien compris qu'Hannibal est un chef valeureux et sage qui se soucie du bien-être de ses hommes, une fois que le spectateur a compris que les scénaristes ont lu Tite-Live, il s'agit enfin de passer aux choses sérieuses. Les vingt premières minutes ont contenté les antiquisants distingués en donnant une portée didactique au film mais ce serait se détourner du but premier du péplum: divertir; d'autant plus que les péplums sont des spectacles familiaux et ne voir que des batailles n'aurait pas contenté tout le monde. Il fallait aussi une histoire d'amour.

 

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Là, les scénaristes ont rusé. Tite-Live, et plus tard, Eutrope, racontent que, pendant la Seconde Guerre Punique, le général romain Scipion, fit prisonniers trois espions carthaginois et, au lieu de les faire crucifier, comme c'était la coutume, décida de leur donner à manger et de leur faire visiter son camp, ne renvoyant les espions à Hannibal qu'une fois que ceux-ci avaient pu se faire une idée précise de l'état des forces armées romaines. Le message de Rome à l'égard de Carthage était clair « Nous seulement nous n'avons pas peur de vous mais en plus notre armée est suffisamment grande pour vous écraser ».

La seule différence ici est que c'est à Hannibal qu'est attribuée cette astuce: apprenant, de la bouche d'un esclave renégat, que Sylvia, la nièce d'un sénateur romain, séjournait dans une villa voisine. Hannibal enleva la jeune femme (lui-même), fit prisonnier le fiancé de celle-ci et ne les libéra que le lendemain après avoir montré à Sylvia l'ampleur de son armée.

 

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Quintilius, le soupirant de Sylvia, est joué par un certain Mario Girotti, acteur que les amateurs de western connaissent mieux sous le nom de Terence Hill.

 

Puis, ce fut la première bataille sur le sol italien, celle du Lac Trasimène. L'occasion est ici de montrer enfin les éléphants en action et... comment dire? Là aussi l'effet est un peu cheap comme on dit dans le Berry: ne pouvant pas prendre le risque de blesser les éléphants ni de tuer des figurants, la scène entière est constituée de plans montrant des éléphants s'avançant benoîtement sous les cris de figurants qui tentent tant bien que mal de faire croire que de terribles mastodontes les chargent avec une sourde rage dévastatrice. C'est là que l'on se rends compte que le film est ambitieux mais qu'on ne lui donne pas les moyens de ses ambitions, d'autant plus que, je le répète, il est dur de faire une scène de bataille en y incorporant des animaux qui, au moindre mouvement de panique auraient pu tuer les acteurs qui jouaient à leurs côtés.

 

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Rome prends peur, tout le monde redoute de voir Hannibal aux porte de la Ville. Tout Rome? Non. Tombée amoureuse de son geôlier d'un soir (ou alors victime d'un syndrome de Stockholm foudroyant), Sylvia continue de recevoir des messages d'Hannibal, lui expliquant qu'il est disposé à négocier, qu'il ne veut pas la guerre et qu'il voudrait la revoir. Sylvia succombe au charme du beau conquérant et le retrouve. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que le drame est en marche: son fiancé, Quintillius, la suit, affronte Hannibal et découvre la coupable liaison de celle qu'il pensait aimer avec le plus redoutable ennemi de Rome.

Enfin, tout ca fends le cœur, tout ca a des airs de tragédie antique, et, si vous voulez mon avis, c'était un peu le but.

 

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Au cours de sa campagne en Italie, Hannibal perdit son oeil gauche. Tel que l'épisode est décrit dans le film, ce n'est pas au cours d'une bataille qu'il le perdit mais en traversant les marais. Il y contracta une ophtalmite qui le rendit aveugle d'un oeil, par soucis d'élégance, Hannibal se mit alors à porter un bandeau.

 

Le principal reproche que je ferais à « Hannibal » c'est de se terminer de façon bien trop abrupte. Passée la bataille de Cannes, passé l'amollissement de l'armée carthaginoise à Capoue, j'aurais, pour ma part, bien aimé, voir les légions de Scipion l'Africain prendre le pas sur Carthage, au terme d'une dernière scène de bataille.

Au lieu de cela, une voix-off nous explique en quelques minutes qu'Hannibal avait une soif de conquête insatiable qui le poussa à sa perte, je n'ai même pas le souvenir que Scipion l'Africain soit ne serait-ce que mentionné à un moment ou a un autre.

 

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Alors, vaut-il le coup? Il aurait fait une heure de plus (avec entracte) il aurait probablement été meilleur et les bonnes intentions du début, le soucis de véracité historique (à défaut d'exactitude) sont peu à peu balayées par une histoire d'amour rajoutée là pour donner un peu de profondeur au personnage d'Hannibal et à laquelle on a un peu de mal à accrocher: on ne comprends pas très bien ce que Sylvia trouve à Hannibal et on ne comprends pas très bien non plus ce qu'Hannibal trouve à Sylvia. « Hannibal » est de ce genre de films qui, à force de vouloir satisfaire tout le monde laissent dans toutes les bouches un goût d'inachevé.

 

Fiche technique:

Titre original: « Annibale »

Réalisateurs: Carlo Bragaglia et Edgar G. Ulmer

Année: 1959

Pays: Italie

Durée: 1h 28

Genre: Bruits, fureur, amour et éléphants

Publié dans Cinéma

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FredMJG/Frederique 20/12/2010 20:12


Et surtout je n'ai jamais trop compris ce que l'on pouvait trouver à cette figue confite de Victor Mature. Je passe mon tour sur ce coup là.


Antohn 21/12/2010 09:45



Là est le gros problème du film. Victor Mature n'est pas non plus déshonrant en Hannibal (bon, l'original était barbu mais c'est le genre de détail qui ne choque que des puristes dans mon genre).


Seulement on a un peu de mal à accrocher à son histoire avec Sylvia. On a un type qui ressemble à Enrico Macias qui fait du gringue à une nana qui ressemble à Alice Sapritch... bon.