From Hell

Publié le par Antohn

Signé: Attrapez-moi si vous le pouvez

(Attribué à Jack l'Eventreur)

 

 

[N.B.: Dans l'incapacité (temporaire je vous rassure) de faire mes propres captures d'écran, toutes les images présentes ici proviennent du site moviegoods.com.]

Comme pas mal d'historiens, j'ai toujours adoré les romans policiers, les énigmes et le moins que l'on puisse dire c'est que le morbide, ainsi que le sanguinolent ne me font plus peur depuis un moment.

A côté de cela, j'ai toujours été fasciné par les énigmes historiques, savoir qui était le masque de fer, ce que fichaient là les statues de l'île de Pâques, qui est enterré dans la tombe 52et qui était Jack l'Eventreur dont parties de ces questions qui me titillent depuis longtemps et qui me font désespérer quand je me rends compte que jamais je n'aurais la réponse à ces questions.

Si vous avez déjà lu mon article sur le livre de Patricia Cornwell (et si vous ne l'avez pas fait, c'est ici), on dénombre 142 suspects plus ou moins crédibles dans cette affaire, la thèse la plus connue étant celle du complot royal visant à assassiner des femmes qui auraient tenté de faire chanter la reine.

 

Affiche espagnole

L'affiche espagnole qui.... ben qui est comme les autres sauf qu'elle est en espagnol.


De cette hypothèse fut tirée, entre autres, une bande-dessinée, From Hell, écrite par Alan Moore et Eddie Campbell, pavé d'environ 500 pages, documenté avec un soin proche de la maniaquerie, les auteurs ayant eu à cœur de lire à peu près tout ce qui leur tombait sous la main pour donner à leur scénario le plus de vraisemblance possible. La bande-dessinée ayant connu un succès peu commun (elle fut notamment Prix de la Critique au festival d'Angoulême en 2001, ce qui pour une BD correspondrait au prix du jury du Festival de Cannes), il n'en fallait pas beaucoup pour que des réalisateurs s'y intéressent et en fassent l'adaptation, tâche confiée aux frères Albert et Allen Hughes.

 

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Les rues de Whitechapel bénéficient d'un travail de reconstitution de toute beauté.


Il est difficile d'adapter en deux heures une bande-dessinée d'un demi-millier de pages, aussi il est compréhensible qu'il y ait eu des coupes, le voyage dans Londres avec visite de tous les symboles maçonniques passant, par exemple, à la trappe. Le corps de l'œuvre reste le même: à l'automne 1888, à Londres, dans le quartier de Whitechapel, cinq prostituées, apprenant que l'héritier du trône a eu un enfant avec une de leur collègues tentent de faire chanter la famille royale. Trouvant la méthode abjecte (et c'est vrai que le chantage n'est pas forcément ce qu'il y a de plus noble) la reine Victoria dépêche le chirurgien royal, le docteur Gull, pour assassiner ces femmes et rétablir l'ordre. L'idée étant que, si la police n'a pas arrêté Jack l'Eventreur, elle savait au moins qui il était.

Je passe assez vite sur le fait que, de mon point de vue de ripperologue, cette hypothèse n'est pas ma préférée, après tout on s'en fiche complètement et cela n'empêche pas au film d'être relativement bien fichu, à quelques détails près.

 

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Le meilleur côté de ce film c'est l'exactitude de pas mal de faits, notamment le quartier de Whitechapel en lui-même. Reconstitué d'après photos dans un studio à Prague, Whitechapel est un personnage à part entière, glauque à souhait (joli travail sur la lumière, d'ailleurs), où chaque tronçon de caniveau abrite un ivrogne cuvant son gin et où chaque ruelle mal éclairée a des airs de coupe-gorge. Idem pour les scènes de crime, reconstituées aussi d'après des documents d'époque, à l'exception près du dernier meurtre, dont la scène n'est pas montrée directement (malgré le fait qu'elle ait été prise en photo) pour éviter une interdiction aux moins de dix-huit ans (si vous tenez réellement à savoir pourquoi, il suffira de taper « Mary Jane Kelly murder scene » sur google, je vous aurais prévenu).

 

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La photo ressemble à çà. En noir et blanc et en plus sanglant.


La réalisation dans l'ensemble n'est pas mauvaise, si ce n'est certains effets clippesques assez pénibles qui rendent quelques scènes à la limite de l'illisible; je pense, par exemple, à celle de la découverte du premier corps: où est l'intérêt de passer cette scène en accéléré? Que le monteur en soit capable, c'est très bien mais si ce passage prenait trop de temps, il suffisait de le supprimer, s'il était important, il aurait été judicieux de laisser en marche normale... ou alors je suis un imbécile qui n'a rien compris, hypothèse déplaisante mais parfaitement envisageable.

 

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L'autre soucis vient du casting. Autant j'adore Johnny Depp, autant lui faire jouer le rôle de l'inspecteur Abberline est une assez mauvaise idée: Abberline avait entre cinquante et soixante ans au moment de l'affaire et Johnny Depp doit en avoir facilement la moitié. Il est vrai qu'il n'était pas le premier choix des réalisateurs et que ceux-ci, à l'origine, envisageaient Sean Connery, qui a refusé le rôle. Tout cela ne serait qu'un détail si les scénaristes n'en avaient pas profité pour incorporer dans le film une histoire d'amour entre le policier et Mary Jane Kelly (Heather Graham), la dernière victime dite « canonique » de l'Eventreur1. Je passe bien sûr sur le fait qu'une prostituée de l'East-End ne ressemblait pas à Heather Graham, ces femmes n'étaient ni les viragos à l'accent de titi parisien ou les beautés fatales dépeintes dans certains films mais çà je pense que tout le monde s'en doute.

 

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Comme dans la bande-dessinée, le film sous-entends que les victimes de l'Eventreur se connaissaient. Même si l'hypothèse est plausible, cela n'a jamais été prouvé.


Rajeunir d'une dizaine d'année un inspecteur de Scotland Yard pour lui inventer une idylle avec une prostituée ne me gêne pas outre mesure: ce n'est pas la seule liberté prise ici avec l'Histoire (notamment lors des dix dernières minutes). Là où ca me gêne c'est que certains aspects importants de l'œuvre sont purement et simplement supprimés, dont la quasi-absence de références à la franc-maçonnerie (dans la Bande-dessinée, Gull échappe à la Police grâce à ses soutiens franc-maçons) mais aussi les lettres de l'Eventreur, dont la lettre « From Hell ». Cette lettre est assez connue par les ripperologues dans la mesure où c'est la seule dont il est quasiment sûr qu'elle est de la main du tueur, ce qu'elle est bel et bien dans l'oeuvre originale, Gull la faisant écrire par son cocher et l'accompagnant d'un morceau de rein prélevé sur l'une des victimes. Cette scène est assez importante dans la mesure où, non seulement, elle donne son titre au film mais en plus elle illustre bien la descente aux enfers (sans jeu de mot) de Gull et son complice.

 

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Le sergent Peter Godley (Robbie Coltrane). Bien qu'il ait réellement existé, bien qu'il ait travaillé lui aussi sur l'Affaire de l'Eventreur, lui et l'inspecteur Frederick Abberline n'ont jamais collaboré directement et, d'après ce que nous savons, les deux hommes ne se connaissaient pas.


Ici, la scène a été supprimée, la lettre « From Hell » étant réduite à un passage de trois secondes, montre en main: un policeman arrive avec en criant « regardez ce qu'il ose faire », pose la boite sur un bureau, dans laquelle ont voit un truc noirâtre flotter au milieu d'un liquide et c'est tout. Quelqu'un qui n'a ni lu la BD et qui n'y connait rien à l'affaire Jack l'Eventreur ne comprendra rien à cette scène, ce qui est un comble il faut bien l'avouer.

 

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Désirant donner à Abberline des allures de Sherlock Holmes, les scénaristes lui ont inventé une dépendance à l'absinthe et au laudanum, un calmant puissant. Si puissant qu'il pouvait calmer pour de bon en cas d'abus.


Vous dire si « From Hell » vaut le coup serait assez compliqué. D'un côté il s'agit d'un film bien réalisé, bien interprété et bénéficiant d'un travail de reconstitution pour le moins correct. De l'autre, il s'agit d'une adaptation assez libre d'une bande-dessinée qui, elle-même prenait des libertés avec l'affaire originale, en gros, ce film était sensé réunir ceux qui ont aimé la Bande-dessinée et ceux qui s'intéressent à l'affaire de l'Eventreur et ne contente personne (au risque de me répéter, la fin risque d'en faire hurler pas mal et je ne parle pas que du morceau de hard-rock FM qui illustre le générique de fin). Bon sur la forme, mauvais sur le fond, « From Hell » ne se doit d'être vu que par simple curiosité et si d'aventure vous avez à choisir, je ne saurais que trop vous conseiller de vous jeter sur la BD d'Alan Moore et Eddie Campbell.

 


1Par « canonique », entendez que ce fut la dernière à être, à l'époque, considérée par la police comme une victime de Jack l'Eventreur.

Publié dans Cinéma

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