KING KONG CONTRE GODZILLA

Publié le par Antohn

 

Il est vrai que l'on peut parfois avoir raison de dire du mal des producteurs de cinéma, ces types qui refusent de prendre des risques et qui préfèrent donner au public « ce qu'il veut » au lieu de manquer de lui déplaire. Il y en a tellement. Il n'y a rien qu'à voir la plupart des films qui sortent: des suites, des films d'actions bourrins ou des comédies convenues, peu d'oeuvres susceptibles d'éveiller la curiosité.

Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit: hors de question ici de partir sur le terrain du « c'était mieux avant », hors de question de vous abreuver de réflexions de vieux schnock crachant sur les productions actuelles. Force est cependant de constater que je regrette un peu une époque comme les années cinquante et soixante où la folie, je ne parle même plus d'audace, de certains permettait de donner naissance à des films aux concepts des plus déroutants. Parfois, le spectateur ayant eu l'intelligence de passer outre des titres comme « Hercule contre les vampires » ou encore « Le Père Noël contre les Martiens » aura la satisfaction de voir sa curiosité récompensée par un spectacle qui, sans être inoubliable, sera quand même bien moins crétin que le laissait supposer le titre. Et puis il y a des fois où, si j'ose dire, l'étiquette correspond au produit, c'est le cas de « King Kong contre Godzilla ».

 

L'affiche japonaise

 

Je suppose qu'il est inutile de présenter les deux monstres que sont King Kong et Godzilla, d'un côté le gorille géant né en 1933 et responsable de la destruction d'une partie de New York, de l'autre Godzilla, né en 1954, reptile géant cracheur de feu et connu pour avoir ravagé la plupart des grandes villes de l'archipel japonais. Vous noterez également que l'un est une création américaine et l'autre une création japonaise, il y aurait ici la volonté de faire de ce choc des titans une sorte d'allégorie de la lutte entre les deux plus grandes puissances du Monde que cela ne m'étonnerais pas, je veux pour preuve le fait que le réalisateur, Ishiro Honda, le « papa » de Godzilla tourna deux scènes de fin: une où King Kong gagne et destinée à la version américaine et une où c'est Godzilla qui l'emporte, scène sensée clôturer la version japonaise (les japonais étant aussi cocardiers que les américains, il était acquis pour les scénaristes que jamais ils n'auraient accepté de voir gagner un monstre yankee, l'inverse est aussi vraie). Puisque nous en sommes aux anecdotes, sachez qu'il s'agit de la troisième aventure de King Kong et de Godzilla (respectivement après « King Kong » et « Le fils de Kong » et après « Godzilla » et « Le retour de Godzilla »), c'est aussi la première fois que les deux monstres sont filmés en couleur.

 

L'affiche française

 

Le tout n'est pas de concevoir un concept hors-normes, il faudrait maintenant élaborer une trame scénaristique qui justifierait que les deux bestioles se retrouvent nez à mufle et là, c'est le moment où le film bascule dans le n'importe quoi le plus abyssal.

 

Tout commence par le journal télévisé qui, comme chacun le sait, est retransmis depuis la chaîne de l'ONU. Vous avez bien lu: l'ONU a une chaîne de télévision, elle communique assez peu là-dessus et le budget qu'elle lui alloue semble être famélique. Pour vous donner une idée de ce à quoi ressemble le plateau du journal de l'ONU, imaginez une salle vide où on aurait installé une table et deux chaises, mettez derrière un drapeau des Nations Unies, une mappemonde à côté de la table et punaisez deux cartes du Monde miniatures sur des tableaux en liège. Ça sent un peu la misère, n'est-ce pas? Dites vous bien que le reste du film est un peu à l'avenant mais j'y reviendrai.

Nous suivons alors l'expédition d'un sous-marin dans les glaces du pôle Nord, où d'étranges phénomènes se passent. Soudain, des incidents se succèdent à bord du vaisseau alors que celui-ci passait sous un iceberg, jusqu'à la perte totale de liaison. Lorsqu'un hélicoptère japonais survole le lieux du drame, c'est pour découvrir que l'iceberg s'est fendillé et que celui-ci renfermait le cauchemar de tout japonais, pire qu'un mangaka occidental qui aurait du talent: Godzilla (que les doubleurs vont s'acharner tout le long du film à appeler « Godziya »).

 

L'O.N.U., des millions dépensés pour contribuer à la paix dans le monde et deux francs vingts investis par an dans son budget télé

 

Tous les japonais sont terrifiés. Tous? Non. Dans son salon, un riche homme d'affaires, qui a pourtant une tête à tout sauf à conclure des affaires géniales, a alors une réaction saine, sensée, que n'importe qui d'autre doté d'un QI supérieur à 25 aurait eu en de pareils cas: il pique un caca nerveux digne d'un gamin de cinq ans et dit que lui aussi il veut son monstre géant personnel rien qu'à lui et que il y pas de raisons que lui il en ait pas parce que vous imaginez la pub que ca lui fera et que si on envoie pas immédiatement une expédition lui chercher une grosse bebête et bien il va s'arrêter de respirer, na!

Je résume la situation pour ceux qui dormaient un peu: un lézard cracheur de feu de quinze mètres se dirige vers Tokyo que l'on venait à peine de finir de repeindre depuis son dernier passage et un type qui doit compenser en yens ce qui lui manque en neurones décide de ramener un autre monstre géant sur l'archipel pour « se faire de la pub »! C'est un peu comme si Bill Gates, lassé d'entendre parler de la grippe porcine décidait de faire fabriquer son propre virus pour focaliser l'attention sur lui!

 

Monsieur Tako. Avouez que ça valait le coup que je poste sa trombine.

 

Suffisamment intelligents pour comprendre que leur patron a définitivement pété un câble, mais pas assez fatigués de la vie pour le lui faire remarquer, ses larb... son conseil d'administration décide d'envoyer les deux plus gros nuls que le Japon peut avoir en matière d'exploration; enfin disons qu'ils ne se seraient pas pris autrement s'ils avaient voulu le faire exprès. Le duo d'explorateurs, dont j'ai oublié le nom si tant est qu'ils le donnent, est envoyé, par hasard, sur une île perdue en plein océan indien. Là, Tic et Tac font la connaissance d'une tribu de primitifs locaux (constituée d'une trentaine de figurants japonais maquillés à la truelle), qui n'ont jamais vu un étranger mais dont le chef « parle très bien la langue des blancs » (oui, le japonais). J'ignore où il put apprendre à parler une langue étrangère, peut-être a-t-il voyagé mais j'en doute au vu de la facilité avec laquelle il se fait amadouer par Pipo et Mario: un poste de radio, un paquet de cigarettes et hop! Alors qu'il voulait d'abord les rejeter à la mer, ils deviennent les meilleurs amis du monde, à peine prends-t-il la peine de mettre en garde Pif et Hercule contre « le dieu qui mange les étrangers ». Si vous avez déjà vu « King Kong », vous avez deviné que Zig et Puce viennent de ramener leurs casques coloniaux sur Skull Island, comme quoi, heureux les simples d'esprit...

 

Ca c'est le genre de blagues qui faisaient rire à l'époque. Aujourd'hui, beaucoup moins.

 

Je passe sur l'exploration de l'île où Simon et Garfunkel multiplient les singeries (sans jeu de mots), je passe aussi sur la première apparition de King Kong, lorsqu'il défend le village contre une pieuvre géante (en réalité une pieuvre neurasthénique filmée en gros plan). Sa capture est plus simple que prévue: Kong met la main sur la réserve de gnôle des indigènes et tombe ivre-mort pendant que ces derniers entonnent une berceuse. Sans que l'on sache comment ils ont fait, ni comment ils ont convaincu les primitifs de se séparer d'un dieu certes xenophage mais néanmoins utile en cas d'attaque de monstres géants, Zig et Puce embarquent notre singe préféré sur un radeau amarré à leur bateau, direction le Japon. Ayant peu d'informations sur la durée moyenne d'un coma éthylique chez le gorille géant, nos deux amis (je sais: ce ne sont pas nos amis mais je suis à cours de noms de duos, là) pensent quand même à équiper le radeau de charges de dynamite à déclencher en cas de réveil de la bête. Ce réveil, il finit par arriver (je vous laisse deviner qui le provoque), et la dynamite ne s'avère avoir qu'un seul effet: celui de libérer la bébête qui se dirige d'un pas assuré vers le Japon. Pourquoi le Japon au lieu de son île natale? Laissons l'ONU nous l'expliquer.

 

« Bon, Marcel, tu as compris? Tu es un monstre ignoble qui dévore les habitants d'un village.... Et arrête de faire cette tête là, mets-y un peu du tien! »

 

C'est un scientifique archi-crédible qui nous explique la situation (si il est crédible d'abord! La preuve: tout le monde l'appelle « docteur »!). Enfin, « explique » est un bien grand mot, il s'arme d'un bouquin pour gosses et nous montre vaguement un dessin de stégosaure pour nous expliquer que Godzilla est un reptile et que son cerveau a la taille d'une noix, puis d'un crâne de gorille en résine pour nous expliquer que les capacités cérébrales des deux animaux sont très différentes, ce qui rendrait les deux bestioles ataviquement ennemies. Pourquoi se battent-ils? Parce que! Godzilla serait donc un hamster à écaille revenant chez lui « comme un saumon qui remonterait un torrent » et King Kong un primate qui, avant de rentrer à la maison, va faire un crochet par le Japon pour en coller un au lézard parce que, bon, il n'est pas raciste mais les reptiles c'est pas des gens comme nous.

 

« Alors docteur Johnson, vous êtes ici pour nous parler de votre dernier ouvrage, « J'apprends à lire avec les dinosaures ». »

 

S'ensuivent alors vingt à trente minutes pendant lesquelles les deux monstres jouent à « c'est moi qui ait la plus grosse [capacité à casser des trucs] », détruisant des centaines de maquettes en plastique sur lesquelles on est à deux doigts de lire « Majorette ». J'avais oublié de vous prévenir: les effets spéciaux sont à l'image du scénario, à savoir ridicules, je conçois que nous sommes en 1963, que les films de cette époque sont parfois gentiment kitsch, que les films de monstres japonais (kaiju ega pour les puristes) ne sont pas connus pour la finesse de leurs effets spéciaux mais il y a des limites; à commencer par l'apparence des deux principaux protagonistes.

 

« Quand une maquette pointe à l'horizon, c'est que Godzilla va mettre des gnons » (vieux proverbe japonais)

 

Ceux qui ont vu le premier « King Kong » se souviennent de la marionnette sensée incarner le gorille. Sans déprécier la qualité générale du film, force est de constater que l'animal a bien mal vieilli avec son visage statique et ses yeux globuleux. Et bien imaginez un costume fait sur le modèle que la marionnette et taillez-le dans de la fourrure rongée par les mites et vous aurez une idée de la trombine de King Kong dans ce film. Le seul point positif de ce costume, c'est qu'il est tellement atroce qu'il nous fait oublier le costume de Godzilla qui sent pourtant le caoutchouc à plein nez (et en plus il fait des plis!). Maquettes visibles à des kilomètres, costumes foireux et éclairs dessinés à même la pellicule, « King Kong contre Godzilla » réunit à lui tout seul toutes les tares que pouvaient avoir les films fantastiques de l'époque. Malgré cela, il faut quand même que ce fil eut un succès immense: c'est encore à ce jour le film de la série des Godzilla ayant fait le plus grand nombre d'entrées aux Etats-Unis.

 

Là, évidemment, le mythe en prends un coup.

 

Impuissantes à les arrêter, les autorités décident alors de capturer King Kong en lui rejouant « Dors mon petit quinquin » au tam-tam pendant que celui-ci tentait vainement de rappeler sa gloire passée en nous rejouant la scène de l'Empire State Building au sommet d'un immeuble de dix mètres de haut. Un militaire a alors une idée géniale: on vient de repérer Godzilla « à Fuji Yama » (« sur » le Fuji Yama, bien sûr, on a les traducteurs qu'on peut), alors pourquoi ne pas envoyer le gorille fiche au raclée au lézard, en priant Dieu, Jupiter et Krishna que les deux réussiront à s'occire mutuellement?

Trimballé via un moyen de locomotion que je vous laisse découvrir, King Kong est donc emmené à la rencontre de son ennemi et les deux titans en plastique s'expliquent alors dans un duel final où le reste du budget « maquettes » se fait fracasser. Je tenais, d'ailleurs, à saluer le travail des deux comédiens jouant les monstres, en dépit de leurs costumes idiots: Soichi Hirose (King Kong) et surtout Haruo Nakajima, ceinture noire de judo qui incarna Godzilla une bonne douzaine de fois, lors de tournage où il se blessa à de nombreuses reprises, manquant même parfois d'y rester, notamment lors de ce tournage-là.

Quant au dénouement du combat, si vous avez lu les premières lignes de ce textes, vous savez ce qu'il en est.

 

Et voici l'heure de notre jeu « quel bâtiment va se faire démolir dans les secondes qui viennent? »

 

En définitive, je serais incapable de vous dire si « King Kong contre Godzilla » est ou non un bon film. C'est juste un film totalement improbable, au scénario on ne peut plus crétin et mettant en scène deux des monstres géants les plus « craignos » qu'il m'ait été donné de voir (et encore, nous avons échappé au pire: le script original était intitulé « King Kong contre Frankenstein »).

Faut-il pour autant éviter cette œuvre lorsqu'elle passera un jour sur le câble? Assurément non, malgré un piètre résultat artistique « King Kong contre Godzilla » reste quand même fort divertissant au second degrés.

 

Fiche technique:

Titre original: Kingu Kongu tai Gojira

Réalisateur: Ishiro Honda

Pays: Japon

Duée: 1h31

Date de sortie: 1963

Genre: Le choc des titans en peluche

Commenter cet article