1984

Publié le par Antohn

« Leur embrassement avait été une bataille, leur jouissance une victoire. C’était un coup porté au Parti. C’était un acte politique. »

 

 

1984

 

Il y a de cela quelques semaines, j'écoutais un débat à la radio. Par « débat », entendez par là qu'on était allé chercher à la sortie de l'assemblée nationale ou de tout autre lieu prestigieux, un député de droite et un intellectuel de gauche (ou l'inverse, je ne sais plus), qu'on les avait assis autour d'une table et qu'on leur avait lancé un sujet dit « polémique » en guise de joujou. Par « sujet polémique » entendez un sujet sur lequel il est pour ainsi dire impossible d'avoir un avis tranché tant il comporte d'aspects. Ici, le sujet en question était « Faut-il mettre des caméras de surveillance dans les lieux publics? ». Je vous laisse deviner que l'un était pour qu'on en mette sous chaque lampadaire et que l'autre hurlait à la négation de la dignité humaine, soucieux, visiblement, de ne pas se faire prendre en flagrant délit de curage de nez (ce que je comprends, d'ailleurs, c'est assez désagréable).

C'est à ce moment que vint, comme à chaque fois lors d'un débat sur les caméras de surveillance, l'Argument, celui qu'on ressort à chaque fois, la référence à ne pas oublier: « Non mais voyons, ca va être « 1984 » à la longue. » Là, mon sang ne fit qu'un tour, je comprenais la peur de ce monsieur mais il y a bien une chose qui m'énerve, ce sont bien ces lieux communs, c'est un peu comme « un inventaire à la Prévert », si cela renvoie à une œuvre précise, l'expression s'est complètement vidée de son sens (franchement, quelqu'un peut-il m'expliquer ce qu'est précisément « un inventaire à la Prévert »?).

 

Me souvenant que je l'avais en stock dans ma bibliothèque, au rayon « bouquins que j'ai acheté il y a des années parce que je me disait que ca pourrait être utile d'avoir ça chez soi mais que je n'avais jamais ouvert », je m'emparai alors de cet ouvrage (je parle de 1984, pas des poèmes de Prévert) avec l'intention assez ferme de le lire. Écrit par George Orwell, un auteur anglais dont la principale caractéristique était d'avoir oublié d'être idiot, 1984 est surtout connu pour décrire un monde où les gens sont constamment observés par un tyran du nom de Big Brother. Faut-il pour autant limiter ce roman à cela? Et bien non, autopsie d'une œuvre qui, mine de rien, peut faire frissonner, je vous expliquerais pourquoi.

 

Nous sommes en 1984, une date choisie par l'auteur en intervertissant les deux derniers chiffres de l'année où il commença à rédiger cet ouvrage, 1948. L'action prends place dans un monde utopique qui aurait viré au cauchemar. En 1960,une guerre violente éclata entre les blocs de l'Est et de l'Ouest. Le Monde fut alors partagé entre trois Supers-états, l'Estasia (qui englobe l'Asie (sauf la Russie), ainsi qu'un morceau de l'Océanie), l'Eurasia (qui regroupe l'Europe (sauf la Grande-Bretagne) et la Russie) et l'Océania qui englobe les îles Britanniques, l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud , l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Sud de l'Afrique), le Nord de l'Afrique, lui, passe de mains en main et est l'objet d'un conflit constant entre les trois ultra-puissances.

Chacun de ces pays est sous la dextre d'un dictateur omnipotent et d'un régime politique d'inspiration communiste. En Océania, le parti s'appelle l'Angsoc (pour Angleterre socialiste), en Eurasia, il s'appelle « Neo-bolchevisme », et en Estasia « culte de la mort » (ou « oblitération du moi »), quels que soient leurs noms, tous sont semblables et fonctionnent exactement de la même manière.

 

C'est en Océania, en 1984, donc, que commence ce récit, plus précisément chez un citoyen de cet État, un pion anonyme du nom de Winston Smith. Officiellement, l'Océania est, fut depuis toujours et sera à jamais, sous la coupe d'un tyran du nom de Big Brother dont les portraits géants s'affichent à chaque coin de rue. Big Brother, dont le nom et 'apparence n'est pas sans rappeler Staline, « le petit père des peuples », impose un contrôle des plus stricts sur la vie de ses sujets, imposant partout la présence du télecran, une sorte de poste de télévision enchâssé dans les murs de chaque appartement et diffusant à longueur de journée, une propagande des plus grossière à laquelle tout le monde, pourtant, semble croire dur comme fer. Le parallèle avec la télévision est évident: en 1950 beaucoup y voyaient un outils d'abrutissement des masses (ou même titre que la radio) et la rumeur courrait que le poste de télévision permettait d'observer ce qui se passait chez les gens.

 

Le but de ces système est de chasser les dissidents, ceux que le pouvoir appelle du nom horrible de « criminels par la pensée ». Un rien peut vous amener à être arrêté par la Police de la pensée et emmené au ministère de l'Amour (un ministère qui, comme son nom l'indique, a pour but de maintenir la cohésion entre le citoyens, à grands coups de bottes s'il le faut). Personne ne fait confiance à personne, le moindre geste, le moindre tic peut être interprété de façon négative, tout ce que vous pouvez dire dans votre sommeil peut être retenu contre vous et même les enfants, endoctrinés dès leur plus jeune âge, peuvent être des espions au zèle effrayant.

 

Winston Smith travaille, lui, au Ministère de la Vérité (qui se charge de l'information), son rôle est assez significatif puisqu'il s'agit de réécrire les articles du Times en contradiction avec les dernières déclarations du Parti. Si Big Brother avait déclaré que l'Océania produirait cent-vingt millions de bottes et qu'il n'en est sorti que soixante millions, et bien le rôle de Winston était de réécrire le discours en parlant de produire cinquante millions de bottes, permettant plus tard au Parti de s'enorgueillir d'avoir dépassé le plan. Winston voit donc passer en permanence devant lui les preuves que le Parti lui ment, preuve qu'il est sensé devoir oublier le plus vite possible, les Océaniens ayant appris dès leur plus jeune âge à oublier instantanément toute information qui pourrait contredire ce que lui dit le Parti. Si le Parti dit que 2+2=5 alors c'est que 2+2=5, quiconque se souvient que 2 et 2 ont fait 4 est automatiquement accusé de crime de la pensée..Contrairement aux partis totalitaires tels que nous les connaissons, l'Angsoc ne se contente pas de mentir à son peuple, elle supprime tout indice qui pourrait laisser penser que la réalité ait été autre à quelque moment que ce soit.

 

A cette politique de trucage de l'Histoire s'ajoute le novlangue. Qu'est ce que le novlangue? Et bien disons qu'il s'agit d'un anglais appauvri, comportant le moins possible de mots et épuré de tout concept de contradiction. Dans un sens, le novlangue ressemble un peu au spartiate (qui était un grec extrêmement pauvre, d'ailleurs l'expression un « langage laconique » vient de l'autre nom de Sparte, Lacédemone. C'était notre parenthèse didactique); coïncidence troublante, l'Océania ressemble énormément à cette cité antique: langue fruste, peuple tourné vers la guerre, absence de tout embryon de démocratie, vie en communauté, et devoir conjugal limité à la seule nécessité d'assurer le pérennité de la civilisation.

 

C'est dans ce monde de cauchemar que se débat Winston. Visiblement, il est le seul à se poser des questions, le seul à voir les mensonges du Parti, sans savoir s'il est le seul à masquer ce qu'il pense vraiment. Il voit le peuple se réjouir devant une propagande des plus grossières, des enfants dénoncer leurs parents, des parents dénoncant leurs enfants et voit ceux que l'Angsoc devait défendre (les prolétaires) relégués au bas de l'échelle.

Au milieu de tout cela, il rencontre une femme, Julia. De prime abord, c'est une fidèle servante du Parti (Winston commençant même par la prendre pour une espionne), il s'agit en réalité d'une femme qui s'est intégrée au mieux dans un système qu'elle haïssait pour mieux le détruire. Ne cherchez pas de happy-end pour autant: nous ne sommes pas dans « V pour Vendetta » ici, si Winston et Julia s'aiment, c'est uniquement avec la certitude que leur amour est la seule chose qu'ils peuvent opposer au Parti et que tôt ou tard, ils se feront prendre et que l'on oubliera jusqu'à leur existence.

 

Winston et Julia ne sont ni des héros ni des martyrs, ce ne sont que deux âmes qui ont eu l'outrecuidance de devenir des âmes pensantes là où il est interdit d'être autre chose qu'une fourmi anonyme dans une fourmilière monstrueuse. Ne vous attendez pas à ce que Big Brother se fasse renverser, ne vous attendez pas à ce que Winston et Julia prennent la tête d'une armée de résistants, ne vous attendez pas à ce que leur statue en bronze trône à la fin du livre sur la Place de la Victoire, leur destin n'étant pour Orwell que l'occasion de nous décrire ce que serait un Monde où seul le pouvoir compterait, ou toute idéologie serait vidée de son sens et où il suffirait de dire au peuple qu'il est heureux pour que celui-ci oublie qu'il est malheureux, si tant est que les concepts de bonheur et de malheur existent encore.

 

Contrairement à ce qui a parfois été dit, « 1984 » n'est pas un simple pamphlet anticommuniste, ce serait même mal connaître George Orwell qui était un homme profondément de gauche. « 1984 » est avant tout un texte sur la dérive du pouvoir: peu importe à Big Brother, ou quelque soit son nom, de régner sur des milliards de gens avec le vocabulaire d'un Shadok et une mémoire de poisson rouge, peu importe même que Big Brother existe ou non, d'ailleurs, puisqu'Histoire et progrès non strictement plus lieu d'être, que mensonge et vérité ne veulent plus rien dire.

 

Avant que l'Apocalypse dans l'imaginaire des Hommes prenne la forme d'un champignon atomique ravageant le Monde, la fin de l'espèce humaine était vue par George Orwell comme la fin de la pensée, les Hommes devenant de simples insectes sociaux, se contentant de peu, heureux parce qu'on leur dit d'être heureux, mais inutiles, n'étant que des morts en sursis, aux ordres d'un fantôme régnant sur un cimetière.

Publié dans Livres

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