Les yeux sans visage

Publié le par Antohn

Il arrive parfois que l'on mette des mois, des années à voir un film dont on sait que le visionnage est indispensable. Regardez le film dont je vais vous parler : ça fait des années que j'en entend dire du bien, ça fait des années qu'on me le présente comme le meilleur film d'horreur français jamais réalisé et pourtant j'ai vécu 30 ans sans le voir.

Probablement parce que "meilleur film d'horreur français", finalement, ça ne veut rien dire, c'est juste par comparaison. Il restait à savoir si cela faisait des "Yeux sans visage" un bon film.

Si vous êtes français vous le savez et si vous ne l'êtes pas vous allez en avoir la confirmation : j'écris ces lignes depuis un pays qui a un profond mépris du cinéma de genre. Si vous faites des films d'horreur, vous passez pour un détraqué et si vous avouez aimer en voir il vous faudra alors expliquer à la moitié de votre entourage que non vous n'êtes pas en train de vous muer en tueur en série nécrophile.

Autant vous dire que, quand il y a quasiment 50 ans, Georges Franju, cofondateur, avec Henri Langlois, de la Cinémathèque en 1937 sort un film d'horreur, ce fut un tollé. Un critique écrivit même que "le talent de Georges Franju était indigne de ce genre mineur", ce à quoi Franju répondit que c'était justement parce que l'horreur était considérée comme un genre mineur qu'il avait réalisé ce film, afin de montrer qu'il n'y avait pas de petit genre au cinéma. Il préférait toutefois parler de "conte d'angoisse" plutôt que de film d'horreur dans la mesure où le surnaturel n'intervient pas ici.

A l'origine, "Les Yeux sans visage" est un roman noir de Pierre Redon, qui s'est lui-même chargé de l'adaptation en compagnie ni plus ni moins que de Boileau et Narcejac et de Claude Sautet, excusez du peu. L'oeuvre originale va un peu plus loin que le film: le personnage principal, le docteur Génessier, est un médecin sadique et morphinomane doublé d'un psychopathe. Ici, seul le côté psychopathe a été gardé : le producteur, Jules Borkon, craignant qu'un personnage de médecin sadique ne lui coupe le marché allemand, à qui cela rappellerait des souvenirs... on va dire douloureux.

De façon générale, Jules Borkon avait émis pas mal de contraintes afin de froisser un minimum de gens et de passer la censure. Mais les contraintes ne sont rien quand on a suffisamment de talent pour les voir comme des règles du jeu auxquelles il faudra se conformer.

Pas trop de sang, donc, pas de savant fou caricatural ? Et bien soit, cela amène Pierre Brasseur, qui joue, non le héros mais le personnage principal du film à jouer un être au calme tout simplement inhumain quand on tient compte de ce qu'il fait.

Et ce qu'il fait découle de ce qu'il est, à savoir le docteur Genessier, une référence mondiale dans le domaine de la greffe. Ce n'est pas forcément l’amour de l'Humanité qui le pousse à être le meilleur dans ce qu'il fait mais une ambition qui lui fait refuser l'idée d'être le second dans quelque domaine que ce soit. Y compris en voiture où il a pris l'habitude de rouler à toute vitesse. Un jour, cette habitude de ne pas supporter l'idée de se faire doubler provoque un accident dans lequel sa fille, Christiane, est défigurée. Seuls ses yeux sont intacts.

Autant par vanité que par culpabilité, le docteur Génessier tente alors de lui redonner visage humain en expérimentant des greffes de visage, prélevées sur des jeunes femmes que son âme damnée, Louise, enlève en plein Paris. L'occasion alors d'une scène assez marquante d'opération chirurgicale inspirée à Franju par "le film d'épouvante le plus violent [qu'il] ait vu". Le film en question était un film médical montrant une trépanation sous anesthésie locale, opération pendant laquelle le patient était conscient et regardait le spectateur en souriant. Vous imaginez un peu le malaise et bien c'est le même malaise que l'on retrouve dans cette scène.

C'est ainsi que Franju aborde l'horreur: il part du principe que l'insolite est déjà suffisamment présent dans le monde réel pour y ne pas avoir à y ajouter du fantastique. Ici, il s'agit d'une opération, qui plus est une opération banale pour un spectateur moderne (on greffe vraiment des visages depuis une dizaine d'années). Et pourtant la scène est dérangeante car la banalité de la chose, le silence, à peine interrompu par les instructions du chirurgien à son assistante font que l'on se concentre sur ce qui se passe concrètement. Et ce qui se passe concrètement c'est un type en train de découper et d'arracher un visage, quand même !

Lors de sa sortie, "Les yeux sans visage" ne firent pas réellement l'unanimité, enfin si mais contre eux. Aux Etats-Unis, le film fut complètement charcuté et sortit sous le titre idiot de "The Horror chamber of doctor Faustus" et n'eut de version digne de ce nom qu'en 2003. En Angleterre, un journaliste a failli être renvoyé pour avoir écrit une chronique positive sur le film. En Ecosse, la légende raconte que la scène de greffe aurait provoqué l'évanouissement de sept spectateurs lors de sa projection au Festival d’Édimbourg. En apprenant cela Georges Franju aurait eu ce mot délicat : "Je comprends maintenant pourquoi les écossais portent des jupes".

Oui, c'est délicat ET sexiste mais nous sommes en 1960.

En France, il  fallu que Jean Cocteau défende le film pour que la critique se dise que, peut-être, Franju n'avait pas fondu un boulon.Il reste que la scène d'opération a failli être coupée par la censure et que la Centrale Catholique du Cinéma le classa dans la catégorie 5 à savoir dont le visionnage était déconseillé "par discipline chrétienne".
Relativisons toutefois ce dernier point : d'une tous les films d'horreur étaient classés 5 par la CCC et de deux ils n'aimaient pas Georges Franju et c'était réciproque.

Reste que la postérité du film fut assez faiblarde. Son apport le plus visible au cinéma fut que le masque que portait Edith Scob servit d'inspiration à John Carpenter pour créer celui de Michaels Myers.

Sa postérité fut faiblarde, tout d'abord pour toutes les raisons évoquées plus haut mais aussi parce que, deux mois plus tard, sortit "Le Masque du Démon" de Mario Bava un prétendant sérieux au titre de meilleur film d'horreur jamais réalisé, qui éclipsa un peu le film de Franju. Pourtant les deux films partagent les mêmes qualités : une réalisation de grande classe, une ambiance bien à elle, une utilisation sage du sang et surtout la ou les grosses scènes marquantes qui laisseront un souvenir durable dans les rétines des spectateurs.Il partage aussi un gros défaut : la fin est complètement rushée et, ici, elle gâche un peu le reste. Elle est toutefois prétexte à un plan final assez réussi et plutôt poétique... et je ne dis pas ça que parce qu'il y a des oiseaux !

Le cinéma est rempli d'histoires triste comme cela, de films pourtant bons qui n'ont pas eu le rayonnement qu'ils auraient mérités. Je ne sais plus qui disait qu'un bon film était déjà un miracle mais un bon film qui trouve son public en est un encore plus grand.

Fiche technique :

Réalisateur : Georges Franju

Année : 1960

Pays : France

Durée : 1h30

Genre : Le macabre et le sublime

Publié dans Cinéma

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